Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/11

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L’ombre est revenue à sa place.

Ah !… c’était une illusion ! pas autre chose ! — Il est inutile que je me tourmente l’esprit ! Je n’ai rien à faire !… absolument rien à faire !

Il s’assoit, et se croise les bras.

Cependant… j’avais cru sentir l’approche… mais pourquoi viendrait-il ? D’ailleurs, est-ce que je ne connais pas ses artifices ? J’ai repoussé le monstrueux anachorète qui m’offrait, en riant, des petits pains chauds, le centaure qui tâchait de me prendre sur sa croupe, — et cet enfant noir apparu au milieu des sables, qui était très beau, et qui m’a dit s’appeler l’esprit de fornication.

Antoine marche de droite et de gauche, vivement.

C’est par mon ordre qu’on a bâti cette foule de retraites saintes, pleines de moines portant des cilices sous leurs peaux de chèvres, et nombreux à pouvoir faire une armée ! J’ai guéri de loin des malades ; j’ai chassé des démons ; j’ai passé le fleuve au milieu des crocodiles ; l’empereur Constantin m’a écrit trois lettres ; Balacius, qui avait craché sur les miennes, a été déchiré par ses chevaux ; le peuple d’Alexandrie, quand j’ai reparu, se battait pour me voir, et Athanase m’a reconduit sur la route. Mais aussi quelles œuvres ! Voilà plus de trente ans que je suis dans le désert à gémir toujours ! J’ai porté sur mes reins quatre-vingts livres de bronze comme Eusèbe, j’ai exposé mon corps à la piqûre des insectes comme Macaire, je suis resté cinquante-trois nuits sans fermer l’œil comme Pacôme ; et ceux qu’on décapite, qu’on