Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/128

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dieux, les bambous, les océans, les montagnes, les grains de sable des Ganges avec les myriades de myriades d’étoiles, tout va mourir ; — et, jusqu’à des naissances nouvelles, une flamme dansera sur les ruines des mondes détruits !

Alors un vertige prend les dieux. Ils chancellent, tombent en convulsions, et vomissent leurs existences. Leurs couronnes éclatent, leurs étendards s’envolent. Ils arrachent leurs attributs, leurs sexes, lancent par-dessus l’épaule les coupes où ils buvaient l’immortalité, s’étranglent avec leurs serpents, s’évanouissent en fumée ; — et quand tout a disparu…
Hilarion
lentement :

tu viens de voir la croyance de plusieurs centaines de millions d’hommes !

Antoine est par terre, la figure dans ses mains. Debout près de lui, tournant le dos à la croix, Hilarion le regarde.
Un assez long temps s’écoule.
Ensuite, paraît un être singulier, ayant une tête d’homme sur un corps de poisson. Il s’avance droit dans l’air, en battant le sable de sa queue ; — et cette figure de patriarche avec de petits bras fait rire Antoine.
Oannès
d’une voix plaintive :

respecte-moi ! Je suis le contemporain des origines.

J’ai habité le monde informe où sommeillaient des bêtes hermaphrodites, sous le poids d’une atmosphère opaque, dans la profondeur des ondes ténébreuses, — quand les doigts, les nageoires et