Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/15

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et
Les Autres.

— Le peuple entier t’admire !

— Endors-toi !

— Tu les égorgeras, va, tu les égorgeras !

En même temps, les objets se transforment. Au bord de la falaise, le vieux palmier, avec sa touffe de feuilles jaunes, devient le torse d’une femme penchée sur l’abîme, et dont les grands cheveux se balancent.
Antoine
se tourne vers sa cabane ; et l’escabeau soutenant le gros livre, avec ses pages chargées de lettres noires, lui semble un arbuste tout couvert d’hirondelles.

C’est la torche, sans doute, qui faisant un jeu de lumière… Éteignons-la !

Il l’éteint, l’obscurité est profonde.
Et, tout à coup, passent au milieu de l’air, d’abord une flaque d’eau, ensuite une prostituée, le coin d’un temple, une figure de soldat, un char avec deux chevaux blancs, qui se cabrent.
Ces images arrivent brusquement, par secousses, se détachant sur la nuit comme des peintures d’écarlate sur de l’ébène.
Leur mouvement s’accélère. Elles défilent d’une façon vertigineuse. D’autres fois, elles s’arrêtent et pâlissent par degrés, se fondent ; ou bien, elles s’envolent, et immédiatement d’autres arrivent.
Antoine ferme ses paupières.
Elles se multiplient, l’entourent, l’assiègent. Une épouvante indicible l’envahit ; et il ne sent plus rien qu’une contraction brûlante à l’épigastre. Malgré le vacarme de sa tête, il perçoit un silence énorme qui le sépare du monde. Il tâche de parler ; impossible ! C’est comme si le lien général de son être se dissolvait ; et, ne résistant plus, Antoine tombe sur la natte.