Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/21

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trop longtemps que je me contiens ! J’ai besoin de me venger, de frapper, de tuer ! c’est comme si j’avais dans l’âme un troupeau de bêtes féroces. Je voudrais, à coups de hache, au milieu d’une foule… ah ! un poignard !…

il se jette sur son couteau, qu’il aperçoit. Le couteau glisse de sa main, et Antoine reste accoté contre le mur de sa cabane, la bouche grande ouverte, immobile, cataleptique.
Tout l’entourage a disparu.
Il se croit à Alexandrie sur le paneum, montagne artificielle qu’entoure un escalier en limaçon et dressée au centre de la ville.
En face de lui s’étend le lac Mareotis, à droite la mer, à gauche la campagne, et, immédiatement sous ses yeux, une confusion de toits plats, traversée du sud au nord et de l’est à l’ouest par deux rues qui s’entrecroisent et forment, dans toute leur longueur, une file de portiques à chapiteaux corinthiens. Les maisons surplombant cette double colonnade ont des fenêtres à vitres coloriées. Quelques-unes portent extérieurement d’énormes cages en bois, où l’air du dehors s’engouffre.
Des monuments d’architecture différente se tassent les uns près des autres. Des pylônes égyptiens dominent des temples grecs. Des obélisques apparaissent comme des lances entre des créneaux de briques rouges. Au milieu des places, il y a des Hermès à oreilles pointues et des Anubis à tête de chien. Antoine distingue des mosaïques dans les cours, et aux poutrelles des plafonds des tapis accrochés.
Il embrasse, d’un seul coup d’œil, les deux ports (le grand-port et l’eunoste), ronds tous les deux comme deux cirques, et que sépare un môle joignant Alexandrie à l’îlot escarpé sur lequel se lève la tour du phare, quadrangulaire, haute de cinq cents coudées et à neuf étages, avec un amas de charbons noirs fumant à son sommet.