Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/266

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de vent fit craquer les lambris, d’eux-mêmes les trépieds s’allumèrent, je courus à lui. Simon. Tu courus à moi. Oh ! Je te cherchais depuis longtemps, je t’ai trouvée, je t’ai rachetée, je t’ai délivrée, car, moi, je suis le libérateur et le rénovateur. Regarde-la, Antoine ! Tu la vois ? C’est celle-là qu’on appelle Charis, (…), Ennoïa, Barbelo ; elle était la pensée du père, le nous qui créa l’univers, les mondes. Un jour, les anges, ses fils, se révoltant contre elle, la chassèrent de son empire. Alors elle fut la lune, le type femelle, l’accord parfait, le triangle aigu ; puis pour se dilater tout à leur aise dans l’infini dont ils l’excluren, ils l’enfermèrent à la fin dans un corps de femme. Comme la cascade qui descend des monts pour se perdre dans les ruisseaux, par des chutes successives et des dégradations sans nombre, elle est tombée du plus lointain des cieux jusqu’au plus bas de laterre ; à tous les degrés qui composent l’abîme, elle a fait son séjour ; elle a pénétré les atomes et réchauffé dans la matière les limbes des créations futures ; sans la connaître, les hommes avides se sont rués sur ses flancs. Mais vois comme elle reste belle cependant encore, et jeune toujours ! Elle est pâle comme le souvenir, ses yeux sont plus vagues qu’un rêve, et la curiosité circule à l’entour de tous ses mebres. Elle a été cette Hélène dont Stésichore a maudit la mémoire, et qui devint aveugle pour le punir de son blasphème ; elle a été Lucrèce que les rois violaient et qui s’est tuée par orgueil, elle a été la Dalilah infâme qui coupait les cheveux de Samson, elle a été cette fille des juifs qui s’écartait du camp pour se livrer aux boucs et que les douze tribus ont lapidée ; elle a aimé la corruption, la fornication, le mensonge, l’idolâtrie et la sottise ; elle s’est dégradée dans toutes les corruptions, avilie dans toutes les misères, et s’est prostituée à toutes les nations ; elle a chanté dans tous les carrefours, elle a baisé tous les visages. à Tyr, quand je l’ai retrouvée, elle était la maîtresse des voleurs ; elle buvait avec eux pendant les nuits d’hiver, et elle cachait les assassins dans la vermine de son lit tiède. C’est moi, moi, père pour les samaritains, fils pour les juifs, saint-esprit pour les nations, qui suis venu pour la consoler dans sa tristesse, la faire remonter dans sa splendeur et la rétablir au sein dupère. Et maintenant, inséparables l’un de l’autre, comme la substance et la durée, comme la mesure et le mouvement, comme l’organe et la vie, unis ensemble dans le rythme éternel qui fait mouvoir nos deux natures, nous allons délivrant l’esprit et terrifiant les dieux.