Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/280

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Ils prennent leurs couronnes. Ceci est pour faire souffrir la tête. Le couteau d’une main, la couronne de l’autre, et les présentant alternativement : voilà qui tranche la concupiscence à sa racine. Voici qui endolorit l’orgueil en son séjour. Grâce au fer, la tentation pour nous est sans péril ; sous la tresse d’épines, le désir se trouvera tourmenté par la douleur. Quand tu sens une pierre dans ta sandale, tu défais ta sandale et tu retires d’entre les doigts le gravier qui te blesse ; mais ne sens-tu pas quelque chose qui te gêne dans la vie et qui fait boîer ton âme ? Est-ce la douleur que tu redoutes, lâche ? Est-ce la perte de ta chair, hypocrite ? D’autres iront coucher près des femmes, pour pouvoir se dire, se délectant dans l’orgueil de l’abstinence : moi je suis chaste, mais il ne tient qu’à moi de ne pas l’être ; l’adultère m’effleure, mais, si je voulais, je le saisirais et m’y plongerais. Toi aussi tu te couches près d’elle et tu la regardes dormir ; elle se retourne dans son sommeil, elle soupire de langueur. Ah ! Qu’elle bondirait vite si tu l’appelais ! Patience ! Patience ! Elle se réveillera tout entière, plus dévorante que les lions, plus vertigineuse que l’abîme. étouffe-la donc, coupe-la donc, hache-la donc ! Les Donatistes Circoncellions vêtus de peaux de chèvres et portant des massues de fer sur l’épaue. Malédiction sur la chair ! Malédiction sur l’esprit ! Malédiction sur le monde ! Malédiction sur nous-mêmes ! Maudit l’homme ! Maudite la femme ! Maudit l’enfant ! Maudit celui qui rit ! Maudit celui qui pleure ! Haine au riche ! Haine au pauvre ! Haine au roi ! Haine au peuple ! Détruisons la chair qui engendre la vie, abattons l’esprit qui s’égale à Dieu, ravageons le monde qui est le domaine de Satan, exterminons-nous nous-mêmes qui sommes dans la servitude de la chair, dans l’orgueil de l’esprit, dans les attaches du monde. Tuons l’homme qui perpétue la malédiction, égorgeons la femme qui la reproduit, broyons l’enfant qui la tette à la mamelle. Abattez l’arbre qui rafraîchit par son ombrage, écrasez le fruit qui délecte par sa saveur. Que les dents qui claquent de joie soient brisées ! Que les