Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/281

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yeux qui pleurent de chagrin sient pourris, car pourquoi se réjouir ? Pourquoi pleurer ? Pillez le riche qui se trouve heureux, qui mange beaucoup, qui ne voudrait pas mourir ; battez le pauve qui envie la housse de l’âne, le repas du chien, et qui se désole solitairement que chacun ne soit pas misérable comme lui. Quand vous verrez le roi, qui a une couronne et un manteau avec des gens qui l’accompagnent, dites-lui qu’il est comme Carrabas le fou, qui a une couronne de papier peint, pour manteau une natte de paille, pour soldats les enfants des rues qui le suivent avec des huées. Dites aux nations que le temps va venir où Dieu écrasera du pied leur fourmilière, qu’on allumera les palais avec le chaume des cabanes, et que les sépulcres seront retournés sur la terre, comme des boîtes dont on a frappé le fond pour en vider la poussière. Nourrissez les ours, appelez les vautours, sifflez les crocodiles sur le rivage. Nous, les capitaines des saints, nous détruisons la matière pour hâter la fin du monde. Dieu l’ordonne, et l’israélite que nous portons sur l’épaule est le marteau de sa fureur. Nous pillons dans les villes, nous incendions dans les campagnes, nous assommons sur les chemins, nous brûlons les blés, nous renversons les maisons, nous égorgeons les animaux, nous brisons les meubles, nous répandons le vin, nous jetons l’argent dans la mer. Le salut n’est que dans le martyre, nous nous donnons le martyre. Nous nou enlevons la peau des pieds et nous courons sur les galets, nous nous passons des broches de fer dans les entrailles, nous nous roulons nus dans la neige, nous arrêtons les voyageurs, et nous les forçons à nous supplicierjusqu’à ce qu’ils en soient épuisés d’épouvante et qu’ils nous aient demandé grâce, pour ne plus nous faire souffrir. Quand le corps nous gêne, comme d’une tunique de pestiféré nous nous en débarrassons tout d’un coup ; nous nous entr’égorgeons ensemble en criant : louange à Dieu ! Nous montons sur les édifices et les montagnes, et nous nous précipitons la tête en bas ; nous allons dans la tanière desbêtes sauvages arracher les petits qui tettent à la mamelle ; nous nous couchons sous la roue des grands chars, nous nous jetons dans la gueule des fours. Honni soit le baptême ! Honnie l’eucharistie ! Honni e mariage ! Honni le viatique ! Damnation sur la tête qui reçoit l’eau, sur la main qui la verse ! Le sacrement ne donne pas l’esprit, la pénitence seule lave les âmes. Damnation sur l’hostie, sur les doigts qui la rompent, sur les lèvres qui la prennent ! Jésus ne se touche point, ésus ne se mange point. Damnation sur l’adultère consacré, sur le serment d’amour ! C’est Dieu qu’il faut