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DE SAINT ANTOINE

Ma mère s’affaissa mourante, ma soeur de loin me faisait des signes pour revenir ; et l’autre pleurait, Ammonaria, cette enfant que je rencontrais chaque soir au bord de la citerne, quand elle amenait ses buffles. Elle a couru après moi. Les anneaux de ses pieds brillaient dans la poussière, et sa tunique ouverte sur les hanches flottait au vent. Le vieil ascète qui m’emmenait lui a crié des injures. Nos deux chameaux galopaient toujours ; et je n’ai plus revu personne.

D’abord, j’ai choisi pour demeure le tombeau d’un pharaon. Mais un enchantement circule dans ces palais souterrains, où les ténèbres ont l’air épaissies par l’ancienne fumée des aromates. Du fond des sarcophages j’ai entendu s’élever une voix dolente qui m’appelait ; ou bien je voyais vivre, tout à coup, les choses abominables peintes sur les murs ; et j’ai fui jusqu’au bord de la mer Rouge dans une citadelle en ruines. Là, j’avais pour compagnie des scorpions se traînant parmi les pierres, et au-dessus de ma tête, continuellement des aigles qui tournoyaient sur le ciel bleu. La nuit, j’étais déchiré par des griffes, mordu par des becs, frôlé par des ailes molles ; et d’épouvantables démons, hurlant dans mes oreilles, me renversaient par terre. Une fois même, les gens d’une caravane qui s’en allait vers Alexandrie m’ont secouru, puis emmené avec eux.

Alors, j’ai voulu m’instruire près du bon vieillard Didyme. Bien qu’il fût aveugle, aucun ne l’égalait dans la connaissance des écritures. Quand la leçon était finie, il réclamait mon bras pour se promener. Je le conduisais sur le paneum, d’où l’on découvre le phare et la haute mer. Nous re-