Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/323

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L’Orgueil. Mais toi, luxure, tu devrais me chérir. J’emplis la poitrine des grandes dames, et c’est là ce qui fait à leur sein, quand elles respirent, un royal mouvement si placide et si beau. J’ai la soie qui bruit, la semelle qui craque, le bijou qui sonne, la toilette éhontée, l’oeil ouvert et l’excitation qui donne l’insolence des attitudes. Comme un chat familier qui entre pas à pas, enfonçant dans les tapis ses griffes silencieuses, vers moi tu rampes inaperçue, quand le corps se contemple dans les miroirs, et que la forme à elle-même se sourit d’être si belle. Je suis l’audace, je te pousse aux aventures. à ces heures que ta victime, se débattant, pleure avec des sourires, sanglote, éclate et va tomber sur ton lit où se dénoue du coup sa chevelure et son amour, ne sens-tu point dans tes entrailles une joie superbe qui double ta joie, et comme un rire secret qui épice ton plaisir ? Par la conscience de ta force je soutiens ton ardeur, sans mes raffinements tu te lasserais vite ; tu me dois tes jouissances solitaires et tes plus extravagants délires, je t’ai procuré la frénésie des possessions exclusives, les rages jalouses, la férocité virile ; j’ai frotté de fard le visage blême de la débauche, j’ennoblis la crapule, je relève le vice, toutes les fanges du coeur se sèchent à mon foyer. Entends-tu sur la terre hennir d’orgueil les prostitutions triomphantes ? Les Péchés. Comme elle se vante ! Elle bavarde, elle délire ! Mais nous souffrons, nous autres ! ô père, allège notre douleur ! Le Diable. Haïssez-la bien, jamais vous n’atteindrez à son mérite ; je m’ébahis chaque soir de la moisson qu’elle m’apporte, lorsque nous nous attablons face à face et qu’elle me raconte sa journée. Les Péchés. Nous sommes tristes, nous nous ennuyons de nous-mêmes, nous voudrions fuir hors de nous, nous déverser dans des courants plus nombreux, descendre plus avant, nous rassasier plus encore. L’Envie. Non ! Elles sont heureuses, c’est moi qu’il faut plaindre. Dans le râtelier de la vie tu leur livres l’âme humaine, et elles sont à y