Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/324

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mordre toutes comme des mulets mangent à même une botte de foin. à la porte, moi, et le ventre vide, je prête l’oreille au bruit de leurs mâchoires. Que ne puis-je jouir comme la luxure, frapper comme la colère, dormir comme la paresse et rêver comme l’avarice, puisque je suis belle comme l’orgueil ! Qu’ont-elles donc fait pour tout avoir ? Ah ! Qu’elles périssent ! Que je reste seule, moi, si tu veux, je remplirai leur travail ! Je les hais, je les hais, je voudrais les haïr plus ; il me semble que je deviens douce, que je m’attendris trop, que je n’ai plus ma vieille exécration d’autrefois ; je me dépite, je me ronge, cela me fait plaisir et mal tout ensemble, le coeur me démange, mes ongles se sont usés à le gratter sans relâche ; fais qu’ils repoussent, aiguise-les, allonge-les ; La Gourmandise. J’ai faim ! J’ai soif ! Mes boyaux crient, mes lèvres jutent, je voudrais boire en mangeant, manger en buvant, pour sentir à la fois sous mon palais la viande qui se mâche et le long de ma gorge le vin qui coule. Il me faudrait ensemble la digestion et l’appétit, car je me désole d’être repue et je suis continuellement dévorée par le besoin de me repaître. Me voilà gorgée jusqu’au larynx, la peau du ventre me crève, et pourtant j’ai faim ! Quoi de bon ? Invente, donne-moi des boissons épaisses à les trancher au couteau, donne-moi des chairs si subtiles qu’elles s’évaporent dans les plats. Quand j’aurais mangé le pain moisi, les épices qui brûlent, le miel qui empâte, l’huile, le beurre, les noix, les miettes et la poussière, la charogne, la guenille, le métal, tout, que mangerais-je après ? L’Avarice. Moi, si jamais j’étais riche, je serais heureuse. J’ai beau travailler, je reste pauvre. J’ai pourtant creusé la terre, raclé l’océan, tamisé les montagnes, égorgé les animaux, abattu les forêts et vendu tout ce qu’il y avait à vendre ; j’ai vendu l’amour et la gloire, le corps et l’âme, les pleurs et le rire, le baiser, l’idée ; je vendrai aussi mes cheveux, mes dents, mes yeux, pourvu qu’il me reste mes mains. Comme le laboureur qui pousse sa charrue pesant de tout son poids sur la terre qu’il déchire, je vais dans le coeur de l’homme, creusant mon sillon droit, je le tourne et le bouleverse, ce sont mes cupidités qui germent en silence, sous les crânes pensifs. Oh ! Quelles insomnies ! Quels rêves ! Je ne mange pas, je ne bois pas, je ne dors plus, je trafique, je dérobe, j’assassine, et si quelqu’un veut de mon sang, qu’il l’achète ! J’ai retiré du trou mon argent, je l’ai caché dans mon matelas ;