Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/328

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sous des formes subtiles, sous des apparences innocentes, sous des phrases adoucies, ou bien exécrez-vous davantage et dévorez-vous les unes les autres, si cela peut aiguiser votre appétit, peu m’importe ! En échange du souffle d’enfer qui vous anime, -car la force vient de moi, ne l’oubliez point, et vous seriez toutes faibles comme des vertus, vides comme des principes, sottes comme des idées s’il n’y avait en permanence, derrière vous, l’éternelle illusion que j’y ai mise, -en échange de cela, triomphatrices du monde et reines de la vie, je veux, vous m’entendez, l’âme-et tout entière. Fût-elle, plus qu’une forteresse, garnie de fossés, de défenses, de bataillons, de retranchements, de triples murs, par ses créneaux alors vos flèches passeront, le long des remparts vous grimperez, dans ses souterrains vous vous glisserez, les pierres tomberont sous vos pas, les portes s’ouvriront sous vos doigts, au heurtement de vos épaules les murs crouleront, et, dans cette demeure qui semblait inaccessible et s farouche, vous sonnerez des tintamarres et vous ferez de grandes orgies. Il me fut dit : tu mangeras de la terre ! Eh bien, dévorons l’inépuisable pâture, déchirons l’homme, croquons-le, mâchons-le. Celui-là surtout, il me le faut, je le veux, j’en ai besoin, il me manque, il fera bonne figure là-bas avec les saints qu’on place au ciel, les martyrs dont on baise les os, les papes que l’on vénère. Comment donc ? Ils étaient bien saints pourtant ! C’est dommage, ils priaient, ils jeûnaient, ils se mortifiaient, ils entassaient les prières et les bonnes oeuvres ; mais ils renfermaient leur coeur dans une petite vertu toute tapissée, toute chaude, bien exclusive et bien béate, et ils en calfeutraient les issues de peur du vent ; mais un beau jour j’ai passé sous la porte, tout s’est envolé, un coup de vent m’a suffi. Car il s’est trouvé que le fidèle se délectait en son coeur à tous les vices dont il s’interdisait l’usage, que le martyr à son dernier râle avait plus songé aux femmes qui le regardaient qu’aux anges qui l’attendaient, et que le pape enfin, c’était moi, affublé de la tiare et me prélassant sur le saint siège. Ah ! Ah ! Ah ! Tout cela est fort drôle ! Et ils sont à cuire maintenant dans la fournaise, tous pêle-mêle avec les parricides, les bestialitaires et les athées. -ah ! C’est vous ? -oui, c’est moi. -et lui aussi ! -oh ! Que nous sommes nombreux ! -ah ! Oui, beaucoup… -ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Attaquez donc l’ermite, faites-vous terribles quand il sera faible, rampantes quand il sera fort ; s’il vous repousse de front, battez-le de côté ; s’il se méfie, prenez-le par derrière, et revenez, ne vous lassez point. -il n’en est plus aux ombats de la jeunesse, songez-y, car depuis longtemps déjà il vit au désert et connaît l’esprit qui remplit la solitude ; mais, l’énervant de vos haleines, peu à peu faites éclore en sa pensée des imaginations