Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/344

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La Charité. Qu’il nous assaille, si cela plaît au très-haut, et je me réjouirai de mes douleurs. L’Espérance. La consolation ne m’abandonne point dans l’attente où je demeure. La Logique venant se poster à l’entrée de la chapelle, en face des vertus. Voilà ce qui s’appelle mentir, et outrageusement encore, comme des vertus que vous êtes ! Foi, foi l’inébranlable, es-tu sûre d’être ce que tu prétends ? Partagée en deux moitiés, tu bénis avec l’une, tu maudis avec l’autre ; tu espères par celle-ci, tu trembles par celle-là. Mais, si tu as confiance en Dieu, pourquoi redoutes-tu le mal ? Quel souci aurais-tu de ses atteintes, si tu ne reconnaissais la puissance d’où il procède supérieure à la force qui te soutient ? D’où te viendrait l’incessante préoccupation de ton salut ? Ah ! Le doute te dévore, avouele, car tu ne sais jamais si Dieu t’agrée, si tes oeuvres sont suffisantes, si tu es assez ferme de toi-même. Mais la plus drôle à voir, c’est cette bonne charité, qui pleure si bien, qui souffre tant et qui fait un si beau tapage de soupirs et de sacrifices. Dis donc, charité dolente, en exécutant tes bonnes oeuvres, en priant sans arrière-pensée, en t’humiliant, fais-tu donc autre chose que suivre ta pente de résignation et de détachement, dans la pensée que cela plaît à Dieu ? Mais le sacrifice serait plus grand, si tu faisais quelque chose que tu susses lui déplaire et devoir te perdre : ce serait là l’abnégation complète, l’action désintéressée, l’immolation absolue. Beau mérite de souffrir, si la souffrance t’amuse ! De prier si cela te convient ! Et de faire l’aumône si tu es prodigue ! Qu’espères-tu, toi, espérance ? Où ? Quand ? Quoi ? Qu’est-ce ? Tu espères, et puis c’est tout. Tu espères ce dont tu n’as ni soupçon ni idée, car si tu en avais l’aperçu même le plus vague, la présomption la plus légère, une certitude quelconque enfin, tu ne serais plus dès lors cette belle espérance, qui consiste à croire sans preuve, à adorer ce qu’on ignore et à attendre avec ferveur ce qu’on ne sait pas du tout. Eh bien, non, non ! Car pour rendre ton espoir plus pur, pour le reposer mieux en Dieu, pour mériter vraiment ce nom d’espérance, tu devrais écarter de ta pensée toute image, de ton attente toute supposition qui s’y rapporte, tout effort pour te figurer