Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/349

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continue mon ouvrage, mais toujours tu cries : encore ! Encore ! Continue ! Mais n’as-tu pas peur de me faire mourir ? La fatigue me brise, ma poitrine étouffe, je voudrais plus d’air. Oh ! Laisse-moi donc un peu courir dans la campagne et me rouler sur l’herbe, laisse-moi sauter les fossés, laisse-moi regarder le ciel rose quand je vais sur les collines, laisse-moi tout un jour seulement rêver bien à mon aise sur le sable des rivages ! Tu m’as promis que je serais heureux, que je trouverais quelque chose, mais je n’ai rien trouvé, je cherche toujours, j’entasse, je lis. Pourquoi donc, ô mère, toutes ces plantes que tu me fais cueillir, toutes ces étoiles dont il faut que j’apprenne les noms, toutes ces lignes que j’épelle, toutes ces coquilles que je ramasse ? Au sourire caché qui plisse le coin de ta lèvre je vois cependant que tu es fière de moi, mais moi, quelle joie ai-je dans la vie ? Chaque matin je recommence, à chaque âge se perd ma mémoire, le vent qui souffle éteint mon flambeau, et je reste pleurant dans les ténèbres. Se penchant à l’oreille de l’orgueil. Et puis j’ai peur ! Car je vois passer sur le mur comme des ombres vagues qui m’épouvantent. J’ai des envies, je voudrais faire quelque chose, et des profondeurs de moi-même tirer une création nouvelle. Si je pouvais pénétrer la matière, embrasser l’idée, suivre la vie dans ses métamorphoses, comprendre l’être dans tous ses modes, et de l’un à l’autre remontant ainsi les causes, comme les marches d’un escalier, réunir à moi ces phénomènes épars et les remettre en mouvement dans la synthèse d’où les a détachés mon scalpel… peut-être alors que je ferais des mondes… hélas ! Je me heurte la tête, je m’arrache les cheveux, d’un bout à l’autre je parcours ma pensée, je la fouille, je la creuse, je m’y perds, je m’y noie, mais il faudrait que j’en sortisse au contraire, tandis que je tourne autour d’elle comme un cheval de pressoir. J’ai entendu dans les carrières le flot invisible qui, à chaque siècle, hausse les montagnes d’un pouce de plus, et je sais de quelle longueur par minute croissent les toisons sur le dos des troupeaux. Dans les rainures de ma table je regarde les mouches marcher pour connaître ce qu’elles désirent ; quand je retourne dans mes doigts le cerveau de l’homme qui s’aplatit comme une éponge, je suis pris d’étonnements qui n’en finissent pas, en me demandant comment cela faisait pour penser et comment cela va-t-il faire pour se pourrir. D’où vient la vie ? D’où vient la mort ? Pourquoi marche-t-on ? Pourquoi s’endort-on ? Qu’est-ce qui donne les songes ? Comment poussent les ongles et blanchissent les cheveux ? Par quel travail,