Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/373

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Je sens comme si des mains sous ma peau me chatouillaient tout le corps… déchirons-le ! Oh ! Là ! Oh ! Mes nerfs se rompent… eh bien ? Il s’arrête. C’est peut-être la satisfaction de l’âme qui atténue la souffrance de la chair ? Je veux l’en écraser, pas de grâce pour elle, va ! Va ! Il se fustige avec frénésie. Le diable, placé derrière contre son dos, lui a pris le bras et le fait aller d’un mouvement furieux. Malgré moi mon bras continue… qui me pousse ? Où vais-je ? Quels supplices ! Quelles délices ! Je n’en peux plus, mon être se fond de plaisir, je meurs ! Il s’évanouit. à ce moment trois femmes apparaissent devant saint

ANTOINE.

La première, blonde, grande, svelte, s’enveloppe dans une étroite écharpe de gaze noire, qui, s’enroulant autour de son corps, laisse saillir la couleur blanche de la peau entre les spirales de la draperie, passe sur la tête et revient sous les coudes ; de la main droite elle tient un poignard, de la gauche un masque. La seconde, pâle comme du marbre, noire de cheveux, toute nue, maigre, avec des yeux hardis et un collier d’amulettes ; l’un de ses bandeaux, dénoué, tombe sur sa poitrine. La troisième, énorme (vue en raccourci) marche sur le derrière en s’appuyant de la paume des mains les cuisses écartées, ricanant ; une chevelure crépue, d’un roux cendré, frisée en boucles nombreuses étagées les unes sur les autres, entoure comme une crinière sa face aux yeux ronds, à la lèvre épaisse, au nez camus ; ses mamelles pendent jusqu’à sa ceinture, où s’amassent les plis de son jupon retroussé, dont la doublure écarlate enlumine son ventre gros, où coule la sueur. Elles font le cercle autour de l’ermite. La Femme Au Poignard vient sourire au nez de saint Antoine, tourne la tête de côté et montre ses dents en roulant des yeux. Je suis l’adultère, le coeur de l’homme se trempe à mon haleine, et toujours je voltige dans les sommeils, tel qu’un papillon renfermé dans la moustiquaire des lits ; d’un bout du monde à l’autre bout, j’attire les corps qui doivent se joindre ; entre les volontés se glisse ma fantaisie, et jusque dans l’amour heureux je creuse des abîmes où tournoient d’autres amours.