Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/395

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j’entends le bruit de tes pattes grêles sautiller sur les dalles sonores. Où vas-tu, que tu fuis si vite ? Tu t’échappes par les fentes des pierres et disparais dans les espaces ; mais moi, je reste au bas, sur la marche des escaliers, à regarder les étoiles dans les vasques de porphyre. La Chimère. Je vais au delà des mers, au bout des solitudes, dans un pays sans nom, où le soleil est plus chaud. De l’air ! De l’air ! Du feu ! Du feu ! Je me roule dans l’azur, je plane sur les monts, je cours sur la pointe des flots, je jappe dans les gouffres ; de ma queue traînante je raye les plages, je mâche ans ma gueule les pierres de la lune, et dans les plis de mes ailes je porte la graine des cèdres que je secoue sur les montagnes. En me couchant sur la terre, mon ventre a creusé les vallées, et les collines ont pris leur course selon la forme de mes épaules. Je soupire dans les roseaux des fleuves ; par les soirs d’été, je fais tourner les cercles violets qui dansent sur les marécages, et j’allonge des ombres derrière les pas du voyageur. Mais toi, toujours accroupi, ne détournant jamais la tête et grondant comme un orage, je te retrouve immobile, ou bien du bout de ta griffe dessinant des alphabets sur le sable. Le Sphinx. C’est que je garde mon secret, je rumine les choses, des théories confuses bourdonnent en moi, comme le sang des existences qui battrait dans mes tempes ; je songe et je calcule, je dilate ma prunelle dans la contemplation de l’infini. Cependant je sens monter sur moi la poudre du désert, et je vois se ronger atome par atome le grès des pyramides. Pour ne pas l’oublier, je me répète, dans mon silence, le mystère des créations, ce que m’a conté le temps, ce que m’ont dit les pluies du ciel, ce que chantait la caravane des empires qui a défilé à mes pieds. Ils ont passé comme les cigognes, et sans les suivre je les ai vus tous qui disparaissaient dans l’horizon. Parfois le vent du soir, rasant les sables, me chasse au visage des plumes d’oiseau avec la cendre des nécropoles, et tout à coup je tressaille à des souvenirs qui me reviennent. Tout dure ; sur le sommet des montagnes tombe la neige, l’océan dans son grand lit se balance encore, le chacal piaule près des sépulcres, les blés se courbent aux mêmes brises, les momies sans pourrir se tiennent rangées dans leur souterrain, les obélisques tiennent encore, je vois la poussière qui tourbillonne, le soleil qui luit, j’entends le vent qui souffle.