Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/411

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Le Diable. Tiens-toi !

ANTOINE.

Voilà le sommet des arbres qui disparaît, les collines qui s’abaissent ; je vois les villes comme des taches d’encre éclaboussées, les routes telles que des pattes d’insectes qui se prolongent et s’amincissent. La mer ne remue plus, elle est toute plate, on la dirait solide comme la terre, et c’est la terre au contraire qui se balance en oscillant. Je vois les pics des montagnes couverts de neige, qui se tassent les uns près des autres comme des moutons qui se rassemblent en troupeau. ça saute ! ça danse ! L’air pèse sur ma poitrine, j’étouffe ! Le vent par grandes bouffées me donne des coups dans la figure. Ils continuent à monter. Mais l’abîme s’élargit, il va me prendre. Le Diable. Bon courage ! Ne me lâche pas !

ANTOINE.

Ah ! Je me sens dissoudre, toute la vie me remonte aux lèvres, et je retiens mon sanglot pour ne pas l’exhaler d’un seul soupir. Le Diable. Encore un moment, ce sera passé tout à l’heure.

ANTOINE.

Je flotte éperdu dans des immensités froides, et sans les contractions sourdes qui me remuent par intervalles, je croirais que je suis mort ; comme un fil de laiton d’une lyre que l’on brise, mes nerfs se rompent à la fois, et mon être entier, se détachant de lui-même, entrechoque ses morceaux avec des grincements aigres et des vibrations traînantes. Le ciel est tout noir. Oh ! Les nuages déjà sont bien loin… où vais-je ? Où donc ? Où donc ? Le diable continue à gravir l’espace d’une façon furieuse ; Antoine, défaillant, se tient assis entre ses cornes. Pour l’empêcher de tomber le diable le retient avec ses deux bras levés, et donne de grands coups d’aile dans l’air.