Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/417

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car l’illimité n’est pas sujet à la mesure, l’éternité n’a point de durée, Dieu ne se classe pas en parties. Si le plus imperceptible des brins de la matière t’arrête, et qu’il te découvre d’un coup une aussi vaste étendue que l’ensemble des choses créées, c’est qu’il y a dans l’un comme dns l’autre un insaisissable infini qui les lie d’une vie commune et les fait pareils tous deux ; or il n’y a pas deux infinis, deux dieux, deux unités ; il y a lui , et puis c’est tout.

ANTOINE.

Comment tout ! Dieu est partout, alors ! Mais comment, partout ? Il est donc dans l’abstraction de ceux qui pensent, dans la passion de ceux qui sentent, dans l’action de ceux qui font. Est-ce que c’est lui qui vous regarde dans le regard, qui bruit dans le son, brille dans la couleur, étincelle dans la lumière ? Est-ce lui qui est noir dans la nuit et vermeil dans le soleil ? Assiste-t-il à tout cela ? Est-il tout cela ? Cette partie de moi, où je n’ai jamais pu entrer, c’était donc lui ! Je m’en doutais tant cela me paraissait énorme, indistinct, écrasant ! Je sentais bien qu’il m’entourait comme l’air, que je marchais en sa personne, qu’il me donnait pour l’aimer quelque chose de lui-même, mais… oh ! Montons… oui… plus haut, plus haut ! Encore ! Jusqu’au fond… tout au bout ! Ils montent, le ciel s’élargit à mesure, les étoiles se touchent tant il y en a ; c’est un immense dôme, tout lumineux d’une lumière toute blanche. Le Diable. Souvent, à propos de n’importe quoi, d’une goutte d’eau, d’une coquille, d’un cheveu, tu t’es arrêté, immobile, la prunelle fixe, le coeur ouvrt. L’objet que tu contemplais semblait empiéter sur toi, à mesure que tu t’inclinais vers lui, et des liens s’établissaient ; vous vous serriez l’un contre l’autre, vous vous touchiez par des adhérences subtiles, innombrables ; puis, à force de regarder, tu ne voyais plus ; écoutant, tu n’entendais rien, et ton esprit même finissait par perdre la notion de cette particularité qui le tenait en éveil. C’était comme une immense harmonie qui s’engouffrait en ton âme avec des frissonnements merveilleux, et tu éprouvais dans sa plénitude une indicible compréhension de l’ensemble irrévélé ; l’intervalle de toi à l’objet, tel qu’un abîme qui rapproche ses deux bords, se resserrait de plus en plus, si bien que disparaissait cette différence, à cause de l’infini qui vous baignait tous les deux ; vous vous pénétriez à profondeur égale, et un courant subtil passait de toi dans la matière, tandis que la vie des éléments