Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/419

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comme si l’on n’était pas arrivé à temps pour en relier les deux termes. Un rythme mystérieux mène à la danse les atomes réunis, qui s’entrelacent, se quittent et se reprennent dans une vibration perpétuelle, dont chacun est une parcelle ; les corps, à travers leur naissance, leur existence et leur trépas, ne faisant que poursuivre leur rentrée dans l’unité de la poussière d’où ils sont sortis, l’âme, avec ses extensions sans bornes, n’aspire qu’à retourner au Dieu d’où elle est venue.

ANTOINE.

Oh ! C’est donc pour cela qu’il me prend si souvent des envies d’être mort et que je cherche longtemps si je n’ai pas vécu dans d’autres mondes ? Le Diable. Mais la matière n’est pas d’un côté, l’esprit de l’autre, car il y aurait un infini de matière, un infini d’esprit, deux infinis et qui, étant deux, seraient par conséquent bornés, d’où il n’y aurait plus d’infini ; or, puisqu’il ne peut y en avoir qu’un et l’infini n’étant égal qu’à lui-même, ou plutôt n’ayant pas d’égal, les parties qui sont en lui sont donc égales entre elles. Ce’est en effet que par rapport à la terre qu’il y a un haut et un bas, un jour et une nuit ; que par rapport à la créature qu’il y a une vie et une mort ; que par rapport au fini qu’il y a des limites, que par rapport à l’esprit qu’il y a des différences. Il n’existe point d’atome plus grand l’un que l’autre, ou il n’y a point d’atome, ou bien tout est atome. Crois-tu que ton âme soit plus une âme que toute autre âme ? Alors elle ne serait plus âme, c’est-à-dire l’infini en toi ! Toutes sont donc pareilles en tant qu’âmes. Mais, puisque la substance contient les modes et que les choses sont en Dieu, où est donc la différence essentielle qu’il y a entre les parties de ce tout, entre le corps et l’âme, la matière et l’esprit, le laid et le beau, le bien et le mal ? Le diable monte avec de furieux coups d’aile, ses ailes s’agrandissent toujours, il se développe, ses cornes s’étendent.

ANTOINE.

Comme nous allons vite ! ça m’emporte, je suis aspiré par en haut, je file en droite ligne sans m’arrêter… tiens ! … mais… cela change encore, je vois maintenant les étoiles tout au-dessous de moi… la lumière a perdu ses rayons… est-ce le vide ?