Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/420

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Le Diable riant. Ah ! Ah ! Tu t’étonnes de ne trouver ni les neuf cercles qui enlacent l’univers, ni les portes du cancer et du capricorne, ni le zodiaque tel qu’il est peint sur les murailles, ni les roues d’ézéchiel, ni l’écelle de Jacob avec un ange à chaque degré ?

ANTOINE

effrayé. Comment ! Il n’y a rien ? Le Diable. Non, car rien n’est pas ; le vide au contraire c’est l’être même dégagé de tout attribut qui l’encombre. Est-ce que l’idée pure peut se préciser par une formule ? Penses-tu enfermer la substance dans quelque chose ? Ils montent toujours.

ANTOINE.

Mes yeux ne suffisent plus, mon esprit se fond et craque comme les glaciers au soleil. Irai-je toujours ? Où donc est le but ? Le Diable. En soi ! Car si avant que tu remontes dans les causes, de si loin que tu tires les genèses, toujours il faudra que tu en viennes à une cause première, à un principe unique, à un Dieu incréé et qui existe parce qu’il existe. Mais le séparer de la création pour expliquer la création, ce n’est pas lui-même l’expliquer davantage ; et il reste maintenant aussi incompréhensible hors d’elle que la création, tout à l’heure, l’était sans lui. La mélodie d’une lyre, ce n’est ni l’air mis en mouvement, ni la vibration des cordes, ni le son des notes ; elle résulte de tout cela et elle le cause. Eh bien ! Tu ne sépareras pas plus la mélodie de la lyre d’avec tout ce qui contribue à l’effectuer que tu ne disjoindras Dieu du monde, le fini de l’infini, l’attribut de la substance ; et si u me dis que la mélodie du moins est jouée par quelqu’un, il faudrait savoir comment ce quelqu’un peut jouer, et ainsi de suite. La mélodie se fait en vertu d’un ordre qui est en elle, d’où elle n’est pas libre. Dieu existe en vertu de lui-même, en dehors de quoi il ne peut être, et alors il n’est pas libre.