Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/433

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de ses ivresses. Oh ! Antoine, ceux qui ont fatigué leurs mains à les presser tant qu’ils pouvaient pour en faire sortir le jus, pleurent au bout de leurs ans quand il leur faut quitter cette joie tarie à laquelle se suspendent encore leurs forces épuisées. La Mort. Bah ! Ils sont pareils, tous les fruits de la terre ; on y mord à belles dents, mais dès la première bouchée le dégoût vient aux lvres. La Luxure prend sa couronne de roses de dessus sa tête, et l’offrant aux narines de saint Antoine. Vois mes belles roses ! Je les ai cueillies dans la haie, sur le tronc d’un frêne où s’enlaçait l’églantier ; la rosée perlait aux branches, l’alouette chantait et la brise du matin secouait l’odeur du feuillage vert. Le monde est beau, le monde est beau ! Dans les pâturages pleins d’herbe, les poulains courent en gaieté, les étalons hennissent, les taureaux beuglants marchent d’un pied lourd ; il y a des fleurs plus hautes que toi et qui parfument les océans sur les plages où elles poussent ; il y a des forêts de chênes qui frissonnent sur les montagnes, des contrées où l’encens fume au soleil, de larges fleuves et de grandes mers ; on pêche dans les fleuves, on navigue sur les mers ; à la moisson les grappes sont enflées, et des gouttelettes poissantes suintent à travers la peau des figues ; le sang bat, la sève coule, le lait mousseux des chèvres sonne en tombant dans les vases, la mouche bourdonne sur les buissons. Par les nuits d’été, les flots déploient des feux dans leur écume, et le ciel est pailleté d’or comme la robe d’une princesse. T’es-tu balancé sur les grandes lianes ? Es-tu descendu dans les mines d’émeraude ? A-t-on frotté ton corps en sueur avec des essences fraîches ? As-tu seulement dormi sur une peau de cygne ? Ah ! Goûte-la plutôt, cette vie magnifique, qui contient du bonheur à tous ses jours, comme le blé de la farine à tous les lobes de ses épis ! Aspire les brises, va t’asseoir sous les citronniers, couche-toi sur la mousse, baigne-toi dans les fontaines, bois du vin, mange des viandes, aime les femmes, étreins la nature par chaque convoitise de ton être, et roule-toi tout amoureux sur sa vaste poitrine.

ANTOINE

réfléchissant. Si je vivais !