Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/453

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Le Diable placidement. Oui, c’est moi, et je n’ai pas encore été brûlé dans les métaux purifiants qui devaient ruisseler des montagnes, je n’ai pas récité ton livre, je n’ai pas établi ta parole dans mon empire, la bourrasque d’automne a soufflé sur ton feu, ô Zoroastre, et tes mages décoiffés y chauffent leurs pieds nus, en crachant dans les cendres. La mort allonge un grand coup de fouet au ferver, qui s’enfuit à tire d’ailes en poussant de petits cris comme une caille blessée. Zoroastre le regarde partir. Il fuit ! Le Diable. Oui, il s’en va, et pour toujours, il ne reviendra plus, Mithra est mort. Zoroastre la tête baissée, bredouille en s’en allant tout doucement. C’était beau, pourtant ! J’avais séparé Dieu en deux parties distinctes : le bien était d’un côté, le mal était de l’autre, et à chaque principe j’avais assigné une création, des fonctions, une cour ; j’avais classé les génies, je leur avais donné des noms, il y en avait sept principaux, vingt-huit secondaires, tout autant dans l’autre empire, et des anges gardiens à l’infini, sans compter l’éternel et un verbe premier-né. Le Diable. Assez ! Va-t’en ! Zoroastre. J’avais cerclé la vie dans un ordre sacerdotal et magnifique : roi, prêtres, guerriers, artisans, tout se superposait ; la tête réfléchissait le ciel, cela roulait comme le zodiaque, j’avais consigné la manière de faire les labours, d’ensevelir les morts, toutes les paroles des prières, le mode des purifications, qu’il fallait tuer les bêtes impures, planter les arbres à fruit, honorer le chien, ne jamais mentir. Le Diable. C’est fini ? Retourne dans ta caverne.