Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/462

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droite, moi si forte, je chancelle ! Je n’ai point dansé pourtant, je n’ai pas aimé, je n’ai pas bu, j’ai toujours été sage, robuste, et sérieuse. Quand les muses chantaient, quand Bacchus s’enivrait, quand Vénus avec tous les dieux s’abandonnait aux amours, régulatrice travailleuse je restais seule à ma tâche, je méditais les lois, je préparais la victoire, j’imaginais la forme des navires, j’étudiais les plantes, les pays, les âmes ; j’allais partout, visitant les héros afin de les ranimer dans leurs fatigues ; le nuage s’ouvrait, et j’apparaissais debout, souriant, la lance au poing. C’est moi qui ai protégé Bellerophon contre la chimère, Persée dans tous ses combats, Ulysse dans ses voyages ; j’étais la prévoyance, la force, la chasteté, l’invincible lumière, l’énergie même du grand Zeus. De quel rivage souffle ce vent qui trouble ma pensée ? Dans quel bain de magicienne a-t-on plongé mon corps ? Sont-ce les sucs de Médée, ou les parfums de Circé la lascive ? Mais je me sens assaillie par des angoisses et je frissonne comme dans la fièvre. C’est le dictateur peut-être qui, à force d’enfoncer ses clous d’airain dans la paroi droite du capitolin, aura fini par ébranler mon mur ? C’est le temps sans doute qui a fait tomber un à un les poils du sanglier de Calydon que je conservais à Tégée ? Ah ! C’est Plutus l’infâme qui sur mon palmier de Delphes a lâché des corbeaux pour en arracher l’or avec leur bec. Mars très pâle. J’ai peur, je ne sais pas pourquoi, je tremble, je me cache dans les ravines, dans les trous des bêtes féroces. Pour mieux courir j’ai défait ma cuirasse, j’ai retiré mes jambarts, j’ai jeté mon épée, j’ai abandonné ma lance. Il egarde ses mains. Est-ce que je n’ai plus de sang, que mes mains sont si blanches ? Mes veines autrefois faisaient des noeuds comme des câbles sur mes muscles durs, et lorsqu’elles s’ouvraient coupées par le glaive, je sentais ruisseler sur moi comme des fleuves de colère. J’ai la voix faible aussi, ce n’est plus là le cri terrible qui faisait dans les casques se lever les cheveux d’épouvante ! Ah ! Comme je bouffissais mes joues dans les trompettes d’airain ! Comme je pressais, entre mes cuisses, mes chevaux à large croupe, et comme ils remuaient avec leurs pieds la poussière des batailles qui vous desséchait la gorge ! Les panaches rouges, se tordant, brillaient sous le soleil joyeux, les rois, la tête haute, s’avançaient hors des deux camps, et les deux armées silencieuses faisaient un grand cercle pour les voir.