Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/471

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Et sur cette foule qui glisse en ondulant, plus chatoyante à l’oeil qu’un lac de couleurs en tempête, et toute vibrante d’un bout à l’autre comme une corde de lyre, soudain s’épanouit un nouveau dieu, qui porte à la place de la verge, entre les cuisses, un amandier chargé de fruits. Alors les femmes en claquant des dents se ruent sur les hommes ensanglantés, les diamants des colliers s’enfoncent dans les poitrines, les voiles des têtes tombent avec les fleurs, la peau des tambourins se crève sous les doigts ; on voit sous les arbres des prostitutions mystiques ; des vierges ricanant d’un air féroce, s’étalent sur le gazon, parmi les coupes d’or répandues, au pied des colonnes d’albâtre enguirlandées de roses ; les chairs luisent comme des peintures, les fleurs épanouies sont éblouissantes comme des flammes, l’encens tourbillonne, l’acier tinte, des prêtres eunuques enveloppent des femmes dans leurs dalmatiques chamarrées. Cela passe au loin, tout au fond, à ras du sol et en tourbillonnant sur soi-même, comme une traînée de feuilles sèches qui s’envolent. Haletant, pâle, éperdu, immobile, Antoine regarde ; le diable ne le soutient plus, il se tient debout tout seul. La luxure, qui n’a fait que bâiller ou sourire à tous les dieux qui défilaient, se hausse sur la pointe des pieds, et la mort tranquillement refait un noeud à la mèche de son fouet. L’horizon frémit, tout se courbe à la fois comme un champ de blé sous un grand coup de vent ; à la foule succèdent des foules ; il en survient sans cesse, il s’en dégorge de nouvelles, non plus de droite à gauche comme tout à l’heure, mais d’en face au contraire, à la manière d’une marée montante qui viendrait vers vous. Ce sont encore des dieux, innombrables, infinis, si nombreux qu’on ne peut les compter, vociférant si fort tous à la fois qu’on n’entend pas leurs paroles, si tassés qu’on ne peut même pas les distinguer, et l’on dirait qu’ils naissent et meurent dans le même moment tant est instantanée leur apparition et leur départ ; effluves successifs de la matière lumineuse qui les roule, ils semblent se manifester comme par des vibrations plastiques que l’on pourrait toucher du doigt. Le diable en paraît joyeux, et dans sa contemplation muette il les dévore de l’oeil.

ANTOINE

trépignant, passe la main sur son front. D’où viennent-ils ? Pourquoi ! à cause ? … ils passent… je n’ai pas le temps… quel est celui-ci ? … cet autre ? Le Diable. Celui que tu vois là, c’est Attis de Phrygie, il court tout furieux en portant les mains à son suspensoir rouge ; il jette derrière lui sa hache de pierre, et il s’en va pleurer dans les bois sa virilité perdue. Voilà la Dercéto de Babylone, qui traîne sur les