Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/483

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répondait à ma musique et se dilatant à cause de moi, l’homme exhalait sa gaieté par tous les trous de son corps. J’ai eu mes fêtes, mes grands jours d’orgueil ; le bon Aristophane me promena sur la scène, et l’empereur Claudius Drusus me fit asseoir à sa table. Dans les laticlaves patriciens j’ai circulé majestueusement, les vases d’or ont résonné sous moi, et quand, plein de murènes, de truffes et de pâtés, l’intestin impérial se dégorgeait avec fracas, les esclaves tremblaient et le monde attentif apprenait que César avait dîné. Mais maintenant tout est bien changé, on rougit de moi, on me dissimule tant que l’on peut ; je suis relégué dans la canaille, et les meilleures sociétés même se récrient à mon nom. Et Crépitus s’éloigne en poussant un vent traînard. Silence. Un grand coup de tonnerre éclate, la mort laisse tomber son fouet, le diable recule d’un pas, et Antoine tombe la face contre terre, et la luxure tremble. Une Voix. J’étais le dieu des armées ! Le seigneur ! Le seigneur dieu ! J’étais terrible comme la gueule des lions, fort comme les torrents, haut comme les montagnes ; j’apparaissais dans les nuages rouges avec une figure furieuse. J’ai conduit les patriarches, qui s’en allaient dans les pays étrangers chercher des femmes pour leur postérité ; je réglais le pas des dromadaires, et l’occasion de se rencontrer au bord de la citerne ombragée d’un palmier jaune. Comme par des robinets d’argent je lâchais les pluies du ciel, je séparais les mers avec mon pied, j’entrechoquais les cèdres avec mes mains. J’ai déplié dans les vallées les tentes d’Abraham, et poussé à travers le désert mon peuple qui s’enfuyait. C’est moi qui ai brûlé Sodome, Gomorrhe et Saboura ; c’est moi qui ai englouti la terre par le déluge ; c’est moi qui ai noyé dans la mer Rouge l’armée de pharaon, avec les princes fils de rois, avec les chariots de guerre et les cochers. Dieu jaloux, j’exterminais les autres dieux, les autres peuples, les autres villes, et je châtiais aussi mon peuple d’une colère sans pitié ; j’ai écrasé les impurs, j’ai cassé les os des superbes, et ma désolation allait de droite à gauche, comme un chameau lâché dans un champ de maïs. Pour délivrer Israël, je choisissais mes élus ; des anges aux ailes de flamme leur parlaient dans les buissons, les pâtres jetaient leur bâton et partaient à la guerre. Parfumées de myrrhe, de cinnamome et de nard, avec des robes flottantes et des chaussures