Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/582

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claires. Les cymbales retentissent, le roi boit.

Il essuie avec son bras les parfums de sa figure.

Il mange dans les vases sacrés. Il roule des yeux.

C’est comme le bruit de la mer, tant il y a de monde ! Et un nuage flotte sur le festin, tant il y a de viandes et d’haleines ! Quelquefois une flammèche des grands flambeaux s’envole, arrachée par le vent, et traverse la nuit comme une étoile qui file.

Tout à coup un homme vêtu de peaux de chèvre apparaît. Le roi tombe de son trône, les colonnes avec leurs chapiteaux se renversent comme des arbres, les plats s’entre-choquent comme des vagues d’or, tout le monde se lève et l’on n’aperçoit plus que des dos qui fuient… Antoine se retrouve devant sa cabane. Il fait grand jour.

Comment !… le soleil brille ! Et tout à l’heure j’étais dans la nuit ! Voilà bien ma cabane cependant, c’est bien moi.

Il se palpe.

Voilà mon corps ! Voilà mes mains ! Mon coeur palpite ; et le cochon est toujours là… vautré sur le sable avec l’écume à la bouche. Voyons !

Voyons ! Remettons-nous ! Je suis seul !… non ! Personne n’est venu ; cela est sûr !

Mais il voit en face de lui trois cavaliers montés sur des onagres, vêtus de robes vertes, tenant des lis à la main et se ressemblant tous de figure.

Ils ne bougent point, les onagres non plus, qui, abaissant leurs oreilles longues et, tendant le cou, montrent leurs gencives, en écartant les lèvres.

Antoine se retourne ; et il voit trois autres cavaliers semblables, sur de pareils onagres, dans la même posture.

Il se recule. Alors les onagres, tous à la fois, font un pas et frottent leur museau contre lui, en essayant de mordre son vêtement.

Un bruit de tam-tam et de clochettes. Une grande clameur, des voix qui crient : " par ici !… par ici !… c’est là ! " et des étendards paraissent entre les fentes de la montagne, avec des têtes de chameaux en licol de soie rouge, des mulets chargés de bagages, et des femmes couvertes de voiles jaunes, montées à califourchon sur des chevaux pie.

Les bêtes haletantes se couchent. Les esclaves se précipitent sur les ballots, pour en dénouer les cordes avec leurs dents. On déroule des tapis bariolés, on étale par terre des choses qui brillent.

Un éléphant blanc, caparaçonné d’un filet d’or, accourt en secouant le bouquet de plumes d’autruches attaché à son frontal. Sur son dos, parmi des coussins de laine bleue, jambes croisées, paupières à demi closes et se balançant la tête, il y a une femme si splendidement vêtue qu’elle envoie des rayons tout autour d’elle,