Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/609

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et l’existence d’un bout à l’autre n’est que le continuel tissu de toutes ces misères !

ANTOINE.

Ah ! Cela est vrai ! Il vaudrait mieux peut-être… La Luxure.

Non ! Non !

Elle retire sa couronne et, la lui passant doucement sous les narines : le monde est beau ! Il y a des fleurs plus hautes que toi, et des pays où l’encens fume au soleil, des roucoulements au fond des bois, des battements d’ailes dans l’éther bleu. Par les nuits d’été, les longues vagues des mers chaudes déploient des feux dans l’écume blanche et le ciel est pailleté d’or, comme la robe d’une princesse… t’es-tu balancé sur les grandes lianes ? Es-tu descendu dans les mines d’émeraudes ? A-t-on frotté ton corps avec des essences fraîches ! As-tu dormi sur une peau de cygne ?… ah ! Goûte-la plutôt, cette vie magnifique qui contient du bonheur à tous ses jours, comme le blé de la farine à tous les grains de ses épis. Aspire les brises, va t’asseoir sous les citronniers ; couche-toi sur la mousse, baigne-toi dans les fontaines ; bois du vin, mange des viandes ; aime les femmes ; étreins la nature par chaque convoitise de ton être et roule-toi tout amoureux sur sa vaste poitrine.

Antoine soupire ; elle reprend : tu n’as jamais senti dans ta chair comme l’orgueil d’un dieu qui rugissait, ni l’infini te submerger sous l’envahissement d’une caresse.

Le Cochon hurle tout à coup.

Je veux des femelles enragées de rut ! Du fumier gras ! De la fange jusqu’aux oreilles ! Je m’ennuie, je m’échapperai, je galoperai sur les feuilles sèches, avec les sangliers et les ours !

ANTOINE.

Ah ! Mon coeur se fond à l’imagination des félicités.