Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/608

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suis ? J’aurais pu être autre chose ! Si j’étais né un autre homme j’aurais eu alors une autre vie, et je n’aurais même rien connu de la mienne ! Si j’étais arbre, par exemple, je porterais des fruits, j’aurais un feuillage, des oiseaux, je serais vert !

Pourquoi n’est-ce pas le cochon qui est moi, pourquoi ne suis-je pas lui ?

… oh ! Comme je souffre ! Je me déteste ! Si je pouvais, je m’étoufferais !

Le Cochon.

Je m’assomme moi-même ! J’aimerais mieux me voir réduit en jambons et pendu par les jarrets aux crocs des charcutiers !

Et le cochon, se jetant à plat ventre, s’enfonce le groin dans le sable. Saint Antoine, s’arrachant les cheveux, tournoie, chancelle, balbutie et tombe sur le seuil de sa cabane.

La mort paraît (le cochon court se cacher). Un grand suaire, retenu par un noeud sur le sommet de son crâne jaune, lui descend jusqu’aux talons et découvre par devant l’intérieur du squelette ; ses pommettes reluisent, ses os claquent, et elle porte à son bras gauche un long fouet, dont la mèche traîne. Elle est montée sur un cheval noir, qui est maigre, gros du ventre et moucheté de place en place par les arrachures de son pelage. Ses sabots usés se recourbent comme des croissants de lune ; sa crinière, pleine de feuilles sèches, voltige et ses larges naseaux font le bruit formidable du vent s’engouffrant dans les cavernes. Quand la mort en est descendue, il s’en va brouter parmi les ruines de la chapelle, trébuchant sur les pierres qu’il casse çà et là. Mais la mort baisse le menton sur la clavicule gauche et, dardant le jet noir de ses orbites sans yeux, tend sa longue main maigre à saint Antoine qui frémit.

La Mort.

Viens, je suis la consolatrîce, moi !

Et saint Antoine, se levant à demi, tend ses deux bras à la mort, quand, derrière elle, tout à coup, apparaît la luxure, avec une couronne de roses sur la tête.

Il se rassoit.

La Luxure.

Pourquoi mourir, Antoine ?

LA MORT reprend : oui, meurs ! Le monde est laid ! Ne faut-il pas te réveiller tous les matins, et manger, boire, aller, venir ? Chacune de ces pauvres sensations s’ajoute à la suivante, comme des fils à des fils,