Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/614

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ANTOINE.

Non ! Assez ! Assez !

La Luxure.

Reconnais donc ma figure ! Viens ! C’est moi !

Tu m’appelais à travers les convoitises de l’amour mystique, et tu aspirais mon haleine dans le vent chaud des nuits ; tu cherchais mes yeux dans les étoiles, tu palpais mes formes vagues, en étendant tes bras dans l’air vide.

La Mort.

Rappelle-toi donc toutes les amertumes de ta vie !

Tu me désirais pourtant dans ton appétit de Dieu et tu goûtais mes caresses dans les supplices de ta pénitence ! Viens donc ! Je suis le repos, la paix, le néant, l’absolu !

La Luxure.

Viens, viens ! Je suis la vérité, la joie, l’éternel mouvement, la vie même !

La mort bâille, la luxure sourit ; l’une fait claquer ses dents, l’autre retrousse sa robe.

ANTOINE

se recule tout à coup et, les yeux levés, s’écrie : mais si vous mentiez toutes les deux ? S’il y avait, ô mort, une autre vie, des douleurs derrière toi ? Et si j’allais, ô luxure, trouver dans ta joie un autre néant plus sombre, un désespoir encore plus large ?

J’ai vu sur la face des moribonds comme un sourire d’immortalité, et tant de tristesse sur la lèvre des vivants que je ne sais laquelle de vous deux est la plus funèbre ou la meilleure… non !… non !

Et il reste immobile, fermant ses yeux avec ses mains et se bouchant les oreilles.

La mort et la luxure baissent la tête.

LE DIABLE se pince la lèvre, puis il se frappe le front, bondit sur saint Antoine, et, l’entraînant au fond de la scène, s’écrie : tiens ! Regarde !

Alors on entend une grande clameur, et l’on voit à l’horizon