Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/613

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LA MORT se rapproche de saint Antoine et, levant le bras dans une attitude altière, elle reprend : il entendait du haut de la croix les clameurs du peuple féroce qui s’apaisait au loin dans les rues.

Son front saignait, son flanc coulait, un corbeau noir venait becqueter, contre sa joue, la sanie de ses yeux caves, et ses cheveux secoués par l’ouragan lui flagellaient la face comme un paquet de lanières… alors… elle éclate de rire.

… comme le petit de la gazelle et comme l’enfant de la femme, j’ai fait mourir le fils de Dieu !

Antoine fond en sanglots.

La Luxure tout à coup, crie : rien pourtant ne manquait au premier-né ! Les fleuves autour de lui s’épanchaient pour sa soif.

Les arbres, quand il passait, s’abaissaient devant sa bouche. Il humait de sa poitrine jeune l’air immaculé du monde et il contemplait Dieu face à face : il a tout perdu, tout voulu perdre, pour la saveur d’un baiser !

Antoine relève la tête.

LA MORT reprend : mais tu es plus fort que Dieu, toi ! Car il lui est impossible de te contraindre à vivre, -et la puissance qui gouverne les mondes va fléchir tout à l’heure devant cette décision de ta liberté.

ANTOINE

saisi d’un rire frénétique.

Ah ! Oui ! Oui ! Quelle joie ce serait !

La Luxure.

Tu peux le forcer à faire une âme. Il faudra bien qu’il obéisse à cette fantaisie de ta chair, et tu t’enracines dans la nature ! Des postérités te suivront ! Tu portes en toi des siècles pleins d’oeuvres !