Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/647

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LE DIABLE.

Alors le rêve du mal s’épanouira comme une fleur de ténèbres, plus large que le soleil. Il y aura des envrements de l’orgueil si âcres et si longs, et des joies de la luxure si frénétiques et des miasmes du néant si renversants, que les anges arracheront leurs ailes, le saint maudira sa vertu, le martyr se désolera de son supplice ; les élus pousseront des huées furieuses autour de Jésus-Christ. On le désertera dans son ciel, et l’enfer débordé s’étalera sur le monde.

Antoine continue à prier.

L’orgueil, la tête basse, s’enfonce dans son manteau.

La colère reste immobile. L’envie ferme les yeux.

Toutes les filles du diable sont consternées.

Mais il déploie sa grande aile verte et, la faisant tourner rapidement comme une fronde, il en frotte les lèvres des péchés, qui se ruent pêle-mêle autour de saint Antoine et hurlent effroyablement.

La Luxure.

Veux-tu des vierges blanches comme la lune ?

Aimes-tu mieux des femmes couleur d’ambre, aux ricanements altiers et qui se tordront comme des vipères, dans les replis d’une lubricité inventive, plus féroce que la haine, et sérieuse comme une religion ? Tu sentiras contre tes flancs le froid métallique de leus bracelets d’or, et ta chair bondir sous leurs baisers, ton âme se fondre à leurs prunelles, tout ton être se dissoudre dans les effluves d’un délire enragé.

La Colère.

Viens ! Viens ! Tu dégorgeras ton âme de la fureur qui l’étouffe, tu ne sais pas les plaisirs de l’assassinat, les voluptés qui vous prennent, quand on lève le couteau, et quelle joie vous ravage, quand il retombe et qu’il pénètre.

La Gourmandise.

Tu vas avoir tout de suite et pour toi seul des chairs rouges épicées, plus vaporeuses qu’un nuage, avec des boissons grasses à la glace, et des fruits d’une couleur palpitante, qui semblent vivre comme des bêtes. Tu en mangeras ! Tu en boiras ! Et continuellement, toujours, sans cesse, à en baver, à en crever !