Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/86

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Et je me nourrissais de fleurs et de fruits, avec une telle observance des préceptes, que pas même un chien ne m’a vu manger.

Comme l’existence provient de la corruption, la corruption du désir, le désir de la sensation, la sensation du contact, j’ai fui toute action, tout contact ; et — sans plus bouger que la stèle d’un tombeau exhalant mon haleine par mes deux narines, fixant mon regard sur mon nez, et considérant l’éther dans mon esprit, le monde dans mes membres, la lune dans mon cœur, — je songeais à l’essence de la grande âme d’où s’échappent continuellement, comme des étincelles de feu, les principes de la vie.

J’ai saisi enfin l’âme suprême dans tous les êtres, tous les êtres dans l’Âme suprême ; — et je suis parvenu à y faire entrer mon âme, dans laquelle j’avais fait rentrer mes sens.

Je reçois la science, directement du ciel, comme l’oiseau Tchataka qui ne se désaltère que dans les rayons de la pluie.

Par cela même que je connais les choses, les choses n’existent plus.

Pour moi, maintenant, il n’y a pas d’espoir et pas d’angoisse, pas de bonheur, pas de vertu, ni jour ni nuit, ni toi, ni moi, absolument rien.

Mes austérités effroyables m’ont fait supérieur aux puissances. Une contraction de ma pensée peut tuer cent fils de rois, détrôner les dieux, bouleverser le monde.

Il a dit tout cela d’une voix monotone.
Les feuilles à l’entour se recroquevillent. Des rats, par terre, s’enfuient.