Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/87

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Il abaisse lentement ses yeux vers les flammes qui montent, puis ajoute :

J’ai pris en dégoût la forme, en dégoût la perception, en dégoût jusqu’à la connaissance elle-même, — car la pensée ne survit pas au fait transitoire qui la cause, et l’esprit n’est qu’une illusion comme le reste.

Tout ce qui est engendré périra, tout ce qui est mort doit revivre ; les êtres actuellement disparus séjourneront dans les matrices non encore formées, et reviendront sur la terre pour servir avec douleur d’autres créatures.

Mais, comme j’ai roulé dans une multitude infinie d’existences, sous des enveloppes de dieux, d’hommes et d’animaux, je renonce au voyage, je ne veux plus de cette fatigue ! J’abandonne la sale auberge de mon corps, maçonnée de chair, rougie de sang, couverte d’une peau hideuse, pleine d’immondices ; — et, pour ma récompense, je vais enfin dormir au plus profond de l’absolu, dans l’anéantissement.

Les flammes s’élèvent jusqu’à sa poitrine, — puis l’enveloppent. Sa tête passe à travers comme par le trou d’un mur. Ses yeux béants regardent toujours.
Antoine
se relève.
La torche, par terre, a incendié les éclats de bois ; et les flammes ont roussi sa barbe.
Tout en criant, Antoine trépigne sur le feu ; — et quand il ne reste plus qu’un amas de cendres :

Où est donc Hilarion ? Il était là tout à l’heure. Je l’ai vu !