Page:Guy de Maupassant - Notre Cœur.djvu/99

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vous plaise beaucoup, qu’il vous plaise à ne pouvoir presque plus se passer de lui ?

En ce cas, elle l’aimait, ou, du moins, elle était bien près de l’aimer. Après y avoir réfléchi profondément, avec une attention aiguë, elle se répondit enfin : « Oui, je l’aime, mais je manque d’élan : c’est la faute de ma nature. »

De l’élan, elle s’en était pourtant senti un peu tout à l’heure en le voyant venir à elle sur cette terrasse du jardin d’Avranches. Pour la première fois, elle avait senti ce quelque chose d’inexprimable qui nous porte, qui nous pousse, qui nous jette vers quelqu’un ; elle avait éprouvé un grand plaisir à marcher près de lui, à l’avoir près d’elle, brûlé d’amour pour elle, en regardant descendre le soleil derrière l’ombre du Mont Saint-Michel pareille à une vision de légende. L’amour lui-même n’était-il pas une espèce de légende des âmes, à laquelle les uns croient par instinct, à laquelle les autres, à force d’y songer, finissent par croire aussi quelquefois ? Allait-elle finir par y croire ? Elle avait éprouvé une envie molle et bizarre d’appuyer sa tête sur l’épaule de cet homme, d’être plus près de lui, de chercher ce « tout près » qu’on ne trouve jamais, de lui donner ce qu’on offre en vain et ce qu’on garde toujours : la secrète intimité de soi.

Oui, elle avait eu de l’élan vers lui, et elle en avait encore, en ce moment, au fond du cœur. Il lui suffirait d’y céder peut-être pour que cela devînt de l’entraî-