Page:Guy de Maupassant - Une vie.djvu/147

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cible gelée pétrifiant la sève et rompant les fibres.

Jeanne attendait anxieusement le retour des souffles tièdes, attribuant à la rigueur terrible du temps toutes les souffrances vagues qui la traversaient.

Tantôt elle ne pouvait plus rien manger, prise de dégoût devant toute nourriture ; tantôt son pouls battait follement ; tantôt ses faibles repas lui donnaient des écœurements d’indigestion ; et ses nerfs tendus, vibrant sans cesse, la faisaient vivre en une agitation constante et intolérable.

Un soir le thermomètre descendit encore et Julien tout frissonnant au sortir de table (car jamais la salle n’était chauffée à point, tant il économisait sur le bois), se frotta les mains en murmurant : « Il fera bon coucher deux cette nuit, n’est-ce pas, ma chatte ? »

Il riait de son rire bon enfant d’autrefois, et Jeanne lui sauta au cou ; mais elle se sentait justement si mal à l’aise, ce soir-là, si endolorie, si étrangement nerveuse qu’elle le pria, tout bas, en lui baisant les lèvres, de la laisser dormir seule. Elle lui dit, en quelques mots, son mal : « Je t’en prie, mon chéri ; je t’assure que je ne suis pas bien. Ça ira mieux demain, sans doute. »

Il n’insista pas : « Comme il te plaira, ma chère ; si tu es malade, il faut te soigner. »

Et on parla d’autre chose.

Elle se coucha de bonne heure. Julien, par extraordinaire, fit allumer du feu dans sa chambre particulière.

Quand on lui annonça que « ça flambait bien », il baisa sa femme au front et s’en alla.

La maison entière semblait travaillée par le froid ; les murs pénétrés avaient des bruits légers comme des frissons ; et Jeanne en son lit grelottait.