Page:Guy de Maupassant - Une vie.djvu/198

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Julien, stupéfait, restait en place, appelant désespérément : « Madame, Madame ! »

Mais le comte eut une sorte de grognement, et, se courbant sur l’encolure de son pesant cheval, il le jeta en avant d’une poussée de tout son corps ; et il le lança d’une telle allure, l’excitant, l’entraînant, l’affolant avec la voix, le geste et l’éperon, que l’énorme cavalier semblait porter la lourde bête entre ses cuisses et l’enlever comme pour s’envoler. Ils allaient d’une inconcevable vitesse, se ruant droit devant eux ; et Jeanne voyait là-bas les deux silhouettes de la femme et du mari, fuir, fuir, diminuer, s’effacer, disparaître, comme on voit deux oiseaux se poursuivant se perdre et s’évanouir à l’horizon.

Alors Julien se rapprocha, toujours au pas, en murmurant d’un air furieux : « Je crois qu’elle est folle, aujourd’hui. »

Et tous deux partirent derrière leurs amis enfoncés maintenant dans une ondulation de plaine.

Au bout d’un quart d’heure ils les aperçurent qui revenaient ; et bientôt ils les joignirent.

Le comte, rouge, en sueur, riant, content, triomphant, tenait de sa poigne irrésistible le cheval frémissant de sa femme. Elle était pâle, avec un visage douloureux et crispé ; et elle se soutenait d’une main sur l’épaule de son mari comme si elle allait défaillir.

Jeanne, ce jour-là, comprit que le comte aimait éperdument.

Puis la comtesse, pendant le mois qui suivit, se montra joyeuse comme elle ne l’avait jamais été. Elle venait plus souvent aux Peuples, riait sans cesse, embrassait Jeanne avec des élans de tendresse. On eût