Page:Guy de Maupassant - Une vie.djvu/213

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« Laissez-la faire à sa guise, la garde pourra rester dans la chambre à côté. »

Le prêtre et Julien consentirent, songeant à leur lit. Puis l’abbé Picot s’agenouilla à son tour, pria, se releva et sortit en prononçant : « C’était une sainte, » sur le ton dont il disait : « Dominus vobiscum. »

Alors le vicomte, de sa voix ordinaire, demanda : « Vas-tu prendre quelque chose ? » Jeanne ne répondit point, ignorant qu’il s’adressait à elle. Il reprit : « Tu ferais peut-être bien de manger un peu pour te soutenir. » Elle répliqua d’un air égaré : « Envoie tout de suite chercher papa. » Et il sortit pour expédier un cavalier à Rouen.

Elle demeura abîmée dans une sorte de douleur immobile, comme si elle eût attendu, pour s’abandonner au flot montant des regrets désespérés, l’heure du dernier tête-à-tête.

Les ombres avaient envahi la chambre, voilant la morte de ténèbres. La veuve Dentu se mit à rôder, de son pas léger, cherchant et disposant des objets invisibles avec des mouvements silencieux de garde-malade. Puis elle alluma deux bougies qu’elle posa doucement sur la table de nuit couverte d’une serviette blanche à la tête du lit.

Jeanne ne semblait rien voir, rien sentir, rien comprendre. Elle attendait d’être seule. Julien rentra ; il avait dîné ; et, de nouveau, il demanda : « Tu ne veux rien prendre ? » Sa femme fit « non » de la tête.

Il s’assit, d’un air résigné plutôt que triste, et demeura sans parler.

Ils restaient tous trois, éloignés l’un de l’autre, sans un mouvement, sur leurs sièges.