Page:Guy de Maupassant - Une vie.djvu/214

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Par moments la garde s’endormant ronflait un peu, puis se réveillait brusquement.

Julien à la fin se leva, et, s’approchant de Jeanne : « Veux-tu rester seule maintenant ? » Elle lui prit la main, dans un élan involontaire : « Oh oui, laissez-moi. »

Il l’embrassa sur le front, en murmurant : « Je viendrai te voir de temps en temps. » Et il sortit avec la veuve Dentu qui roula son fauteuil dans la chambre voisine.

Jeanne ferma la porte, puis alla ouvrir toutes grandes les deux fenêtres. Elle reçut en pleine figure la tiède caresse d’un soir de fenaison. Les foins de la pelouse, fauchés la veille, étaient couchés sous le clair de lune.

Cette douce sensation lui fit mal, la navra comme une ironie.

Elle revint auprès du lit, prit une des mains inertes et froides et se mit à considérer sa mère.

Elle n’était plus enflée comme au moment de l’attaque ; elle semblait dormir à présent plus paisiblement qu’elle n’avait jamais fait ; et la flamme pâle des bougies qu’agitaient des souffles déplaçait à tout moment les ombres de son visage, la faisait vivante comme si elle eût remué.

Jeanne la regardait avidement ; et du fond des lointains de sa petite jeunesse une foule de souvenirs accourait.

Elle se rappelait les visites de petite mère au parloir du couvent, la façon dont elle lui tendait le sac de papier plein de gâteaux, une multitude de petits détails, de petits faits, de petites tendresses, des paroles, des intonations, des gestes familiers, les plis de ses yeux