Page:Guy de Maupassant - Une vie.djvu/215

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quand elle riait, son grand soupir essoufflé quand elle venait de s’asseoir.

Et elle restait là, contemplant, se répétant dans une sorte d’hébétement : « Elle est morte ; » et toute l’horreur de ce mot lui apparut.

Celle couchée là, — maman — petite mère — madame Adélaïde, était morte ? Elle ne remuerait plus, ne parlerait plus, ne rirait plus, ne dînerait plus jamais en face de petit père ; elle ne dirait plus : « Bonjour, Jeannette. » Elle était morte !

On allait la clouer dans une caisse et l’enfouir, et ce serait fini. On ne la verrait plus. Était-ce possible ? Comment ? elle n’aurait plus sa mère ? Cette chère figure si familière, vue dès qu’on a ouvert les yeux, aimée dès qu’on a ouvert les bras, ce grand déversoir d’affection, cet être unique, la mère, plus important pour le cœur que tout le reste des êtres, était disparu. Elle n’avait plus que quelques heures à regarder son visage, ce visage immobile et sans pensée ; et puis rien, plus rien, un souvenir.

Et elle s’abattit sur les genoux dans une crise horrible de désespoir ; et, les mains crispées sur la toile qu’elle tordait, la bouche collée sur le lit, elle cria d’une voix déchirante, étouffée dans les draps et les couvertures : « Oh ! maman, ma pauvre maman, maman ! »

Puis, comme elle se sentait devenir folle, folle ainsi qu’elle avait été dans cette nuit de fuite à travers la neige, elle se releva et courut à la fenêtre pour se rafraîchir, boire de l’air nouveau qui n’était point l’air de cette couche, l’air de cette morte.

Les gazons coupés, les arbres, la lande, la mer là--