Page:Guy de Maupassant - Une vie.djvu/244

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


Jeanne, désolée, priait le Seigneur, implorait son père ; mais il répondait toujours : « Il faut combattre ces hommes-là, c’est notre droit et notre devoir. Ils ne sont pas humains. » Il répétait, en secouant ses longs cheveux blancs : « Ils ne sont pas humains ; ils ne comprennent rien, rien, rien. Ils agissent dans un rêve fatal ; ils sont anti-physiques. » Et il criait « Anti-physiques ! » comme s’il eût jeté une malédiction.

Le prêtre sentait bien l’ennemi, mais, comme il tenait à rester maître du château et de la jeune femme, il temporisait, sûr de la victoire finale.

Puis une idée fixe le hantait ; il avait découvert par hasard les amours de Julien et de Gilberte, et il les voulait interrompre à tout prix.

Il s’en vint un jour trouver Jeanne et, après un long entretien mystique, il lui demanda de s’unir à lui pour combattre, pour tuer le mal dans sa propre famille, pour sauver deux âmes en danger.

Elle ne comprit pas et voulut savoir. Il répondit : « L’heure n’est pas venue, je vous reverrai bientôt. » Et il partit brusquement.

L’hiver alors touchait à sa fin, un hiver pourri, comme on dit aux champs, humide et tiède.

L’abbé revint quelques jours plus tard et parla en termes obscurs d’une de ces liaisons indignes entre gens qui devraient être irréprochables. Il appartenait, disait-il, à ceux qui avaient connaissance de ces faits, de les arrêter par tous les moyens. Puis il entra en des considérations élevées, puis, prenant la main de Jeanne, il l’adjura d’ouvrir les yeux, de comprendre et de l’aider.

Elle avait compris, cette fois, mais elle se taisait,