Page:Guyau - La Morale d’Épicure et ses rapports avec les doctrines contemporaines.djvu/135

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L’AMOUR ET L’AMITIÉ

l’amour n’est autre chose, suivant Lucrèce, qu’une tendance à douer l’objet aimé de toutes les perfections, à le diviniser, ce qui est absurde ; l’amour est une sorte de culte inconscient, de religion, de superstition, qui doit disparaître comme toutes les autres. Quant au mariage, il apporte avec lui mille soucis : pour éviter les tracas du ménage, le sage, en général, ne se mariera point et n’aura pas d’enfants. D’ailleurs, dit Epicure, cette règle souffre exception[1].

La théorie épicurienne de 1’amour est très conforme aux idées antiques. C’est à tort que les Stoïciens reprochaient à Epicure de vouloir anéantir la société en défendant au sage d’avoir des enfants. D’abord cette défense n’a rien d’absolu, comme on vient de le voir ; puis elle s’adresse à l’épicurien accompli, au sage, type plus idéal que réel : en fait, grand nombre d’épicuriens se marièrent ; Métrodore eut des enfants qu’Epicure recommande en mourant aux soins d’Hermarchus. En outre les Stoïciens eux-mêmes, chose curieuse, conseillaient à leur sage d’éviter le mariage. Epictete, qui attaque si vigoureusement Epicure, ne parle guère autrement que lui : « Regarde, dit-il : si le Cynique est marié, il lui faut faire certaines choses pour son beau-père, s’acquitter de certains devoirs envers les autres parents de sa femme, et envers sa femme elle-même. Le voilà désormais absorbé par le soin de ses malades et par l’argent à gagner. A laisser tout le reste de côté, il lui faut au moins un vase pour faire chauffer de l’eau à son enfant, et un bassin pour l’y laver ; il lui faut pour sa femme en couches de la laine, de l’huile, un lit, un gobelet ; voici déjà son bagage qui s’augmente ! Et je ne parle pas des autres occupations, qui le distraient de son rôle. Que devient ainsi ce monarque, dont le temps est consacré à veiller sur l’humanité[2] ? » On le voit, la philosophie, comme les dieux antiques, était jalouse, et voulait qu’on fût tout entier à elle. Avec le christianisme ces préventions contre le mariage et la vie à deux s’accrurent, loin de diminuer : on sait le grand travail qui se fit alors dans le monde antique, le mouvement qui entraîna par milliers vers la

  1. Hieron., Adv. Jovin., , 191 : « Epicurus raro dicit sapienti ineunda conjugia. » Diog. L., X (Ed. Didot). Lucr., 118, 119, 120, 142, IV. — C’est aussi l’opinion de Démocrite.
  2. Epict., Entretiens, trad. Courdaveaux, p. 36o.