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première ligne depuis la veille dans leurs petites tranchées sans abris, et fort éprouvés par le bombardement comme par la lutte ardente, avaient grand besoin d’être relevés.

Le colonel Meiser n’ayant plus de réserves disponibles à cette fin, la 5e division recevait l’ordre, dans la nuit du 20 au 21, de mettre ses troupes à la disposition de l’amiral Ronarc’h. C’est au 2e chasseurs qu’incomba cette lourde tâche. Son 1er bataillon, on s’en souvient, était parti pour Nieucappelle ; les deux autres, avec le major Lefèvre — commandant intérimaire du régiment depuis que le colonel Sults commandait la 16e brigade, — se trouvaient en cantonnement d’alerte à Oostkerke.

Deux compagnies du 3e bataillon, celles des capitaines Deudon et Hans, quittent les premières, à l’aurore naissant du 21, la ferme Grand-Cambron, et par la grand’route, sous le bombardement de Dixmude qui recommence, gagnent les abords du cimetière.

Le jour à présent s’est levé complètement et toute la zone qu’il s’agit de franchir pour parvenir jusqu’aux tranchées est ravagée par les obus. Il faut passer néanmoins ; les deux dernières compagnies du 3e bataillon (commandant Dupuis) s’ébranlent à leur tour, sans même un tressaillement.

Enfin, il n’est pas 11 heures quand l’ordre arrive au major Lefèvre de se porter dans la fournaise avec son dernier bataillon, le 2e, celui du major Leblanc. Par la même route qu’ont suivie la veille les compagnies héroïques du colonel Leestmans, nos chasseurs avancent de leur allure nerveuse et souple. Ils savent que les troupes à relever sont exténuées et que le temps presse. Ils vont donc, stoïques et impassibles, sous la voûte bruyante des trajectoires qui s’entrecroisent en un roulement continu de trains lancés à toute vitesse. Et comme une grosse « marmite » éclate sur leur droite, près de la voie ferrée, un loustic lance : « Dixmude, tout le monde descend ! »

Une brève émotion, pourtant, étreint les cœurs, quand on arrive au pont où les explosions se succèdent dans un infernal vacarme. Mais on le franchit en quelques bonds rapides, aux acclamations enthousiastes des fusiliers marins, sans souci des pertes, qui sont cruelles. Finalement, à midi, ce 21 octobre, les deux bataillons de chasseurs occupent, dans le secteur sud de la tête de pont, les positions qui leur sont assignées.

Le 3e bataillon est déployé dans les tranchées creusées depuis le cimetière jusqu’à la route d’Eessen. Entre ses 1e (commandant Seeldraeyers) et 4e compagnies (capitaine Hans) s’intercale une compagnie de fusiliers marins. Une section de mitrailleuses, sous les ordres du lieutenant Desmedt, bat la route d’Eessen.

En réserve, respectivement près de la station de Dixmude et sur la route de Woumen, à la grosse auberge In ’t Tafelrond, se trouvent les 1re et 4e compagnies du 2e bataillon, sous les ordres du capitaine Favier et du commandant Labiau. L’état-major du 2e chasseurs (major Lefèvre, commandant Williame et capitaine Tasnier) ira s’établir au carrefour qu’on aperçoit à quelque 300 mètres au sud de la Grand’Place de Dixmude.

Les deux autres compagnies du 2e bataillon, la 2e (capitaine de Troy) et la 3e (commandant Delmotte), ont dû être dirigées vers le nord de la ville, au lieu dit Keizerhoek, afin d’y remplacer des unités du 12e de ligne. Le major Leblanc les accompagne. Pour atteindre l’endroit désigné, ces deux compagnies ont dû s’engager dans l’enfer terrifiant de Dixmude bombardée à outrance et déjà dévorée par l’incendie. Éblouissants de courage, les hommes ont néanmoins passé, dans un ordre admirable, en colonne par quatre et l’arme à la bretelle ! Ils ont traversé la Grand’Place où l’ouragan est déchaîné, que les obus de 15 et de 21 labourent sans relâche. Ils ont franchi l’effroyable zone de mort d’un cœur ferme et vaillant, sous une avalanche de mitraille, de tuiles et de briques, voyant à tout moment l’un des leurs s’effondrer dans son sang, le ventre ouvert ou le crâne fracassé. Ils ont passé quand même. Quand le dernier chasseur s’est engagé sur la route de Beerst, un indescriptible vacarme les a fait tressaillir ; c’est l’Hôtel de Ville, frappé par les obus monstrueux, qui s’écroule dans un immense nuage de poussière et de fumée.

À l’intérieur de l’édifice, aux trois quarts démoli, se déroulait un drame effrayant. Les officiers constituant les états-majors de la 16e brigade mixte et du 2e chasseurs venaient à peine — il était environ 2 heures de l’après-midi — d’entrer à l’Hôtel de Ville pour y reprendre le service aux états-majors des 11e et 12e de ligne groupés autour du colonel Jacques, qu’un obus de 21 éclatait dans la salle des pas perdus, attenante à celle du collège échevinal, où les officiers se trouvaient réunis.

L’explosion retentit en un tonnerre effroyable. L’ébranlement fut tel que, dans la salle du collège, portes et fenêtres furent arrachées, tables et chaises renversées et projetées contre les murs. Par un miracle inouï, personne dans les états-majors ne fut atteint et, le premier moment d’épouvante passé, tous se précipitèrent vers la salle voisine. Le plus horrible spectacle qui se puisse rêver s’offrit à leurs yeux.

Une cinquantaine d’hommes, gradés et soldats, l’occupaient au moment de l’explosion. Tués sur le coup ou horriblement blessés pour la plupart, ils gisaient maintenant sous un amas informe de débris que recouvrait le plâtras du plafond écroulé. Des éclaboussures de cervelle et de sang tachaient les murs branlants. On ne pouvait faire un pas sans heurter quelque tronçon humain ou marcher sur des membres épars.

Du monceau de débris s’échappaient des râles, étouffés et des gémissements de douleur. Dominant les plaintes déchirantes, un hurlement atroce montait par intervalles, cri de torture