Page:Haraucourt - Amis, 1887.djvu/255

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Jeanne, délivrée, respira. Elle glissa sa main sous le bras de son mari, et, en courant, elle emporta sa proie.

— C’est un lâche ! Il n’osera pas.

Desreynes s’assit à sa place, comme, au banc de justice, un parricide lapidé par les huées de la foule.

Pierre rompit le pain, et, souriant à son ami pour le faire sourire, lui tendit un morceau en disant :

— Mange, ceci est mon pain.

Jeanne se rassurait de minute en minute ; elle examinait son amant à la dérobée : elle était travaillée du désir d’éprouver sa faiblesse, et ruminait des mots taquins, qu’elle avait la prudence de garder en réserve.

Même, elle essaya quelques avances, mais ses efforts n’aboutirent qu’à des échecs : elle resta patiente.

— Vous nous avez fait passer hier une bien mauvaise soirée, monsieur Georges…

Il ne répondit pas.

— Laisse-le, mie, il a du chagrin.

— Oh. pardon, fit-elle avec une grâce désolée.

Puis, s’adressant à Pierre, elle risqua doucement, oh ! si doucement, une phrase empoisonnée : « Un chagrin… d’amour ? »

— Laisse-le, je ne sais pas.

— Tu sauras, répondit Georges d’une voix profonde.

— Toujours trop tôt, répliqua Jeanne, insolemment.