Page:Haraucourt - Amis, 1887.djvu/31

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l’opinion soutenue d’abord, ce qui manquait rarement et qui l’amusait fort.

C’est jongler avec sa tête, et la tête s’y perd.

Qu’importe ? Les faveurs du monde ne sont-elles pas aux clowns de la pensée ? Aussi, l’on disait : « Desreynes… oh ! du mérite ! »

Il en aurait eu ; mais c’est trop peu que d’être supérieur aux autres : il faut l’être encore à soi-même ; cela, il ne l’avait jamais su. Éparpillant sa vitalité et sa force sur mille intérêts dont il ne préférait pas un seul ; aimant beaucoup, n’adorant pas : désirant parfois, ne poursuivant jamais ; satisfait de comprendre sans approfondir, et de concevoir sans produire, il se laissait vivre. Nature de frelon qui regarde les abeilles : il jouissait. Content de se dire qu’il était peut-être quelque chose en puissance, il préférait ne pas tenter les hasards de l’épreuve. Il édifiait pour son usage une philosophie d’attente, dont la formule était : « À quoi bon ? » Il transportait dans le domaine moral le précepte de saint Paul : « Possède toute chose comme si tu ne la possédais pas. »

Et de fait, rien ne lui était en propre. Il reconnaissait deux sortes de patience : celle des faibles, négative, et qui tolère ; celle des forts, positive, et qui persiste. L’une lui semblait indigne de lui : il se sentait indigne de l’autre. Ainsi, il leurrait sa volonté, comme sa volonté le leurrait. Être incomplet, en somme, à qui le grand ressort manquait, demi-âme, demi-grandeur aussi impuissante que la plus misérable peti-