Page:Haraucourt - Amis, 1887.djvu/37

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d’avoir pensé que l’amitié se doit arrêter aux autels. « Poser des limites aux affections des hommes, même en l’honneur de Dieu, c’est faire injure à Dieu. Nos premiers devoirs sont devoirs d’amour ; et si quelque autre se trouve en lutte avec ceux-là, qu’il cède, car il n’est rien. S’il faut qu’Oreste poignarde Clytemnestre, Pylade doit l’aider. »

Desreynes, moins ardent, chagrinait son ami. Plusieurs fois, ils reconnurent en pleurant la double méprise de leurs cœurs : « Nos deux natures sont trop disparates. » Alors, ils disaient adieu à leur rêve, et se quittaient.

Peu de jours les ramenaient.

Après la sortie du lycée, ils commencèrent leurs études de droit. Les quintessences juridiques intéressaient Arsemar autant qu’elles endormaient Desreynes. Le premier entra chez un avoué, dans le dessein d’acquérir plus tard une charge ; mais il renonça bientôt à ce projet, tant il prit de dégoût à voir, hideusement sincères dans ce confessionnal de l’intérêt, défiler une par une toutes les bassesses humaines, toutes les hypocrisies, toutes les misères et toutes les hontes. Il n’avait pas soupçonné un tel enfer. Quand il se trouvait le confident officiel de quelque nouvelle forfaiture accomplie ou conçue, il la contait à son ami, aussi désolément que s’il eût été la victime ; et de fait, il l’était, lui qui devait garder de ce passage une inoubliable répugnance de la vie. Desreynes, plus artiste et moins pur, écoutait ces récits comme