Page:Haraucourt - Amis, 1887.djvu/66

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S4 AMIS.

lèvres, tandis que le front et les yeux gardaient une impitoyable sévérité ; le cou mat, les épaules rondes, un peu frêle…

— Comme vous me regardez, tous les deux ! Vous me faites rougir…

Elle rougit, en effet, mais sans trouble, et éclata de rire.

Le déjeuner s’achevait.

— Ah ! dit Pierre, quand nous étions de maigres lycéens, si j’avais pu voir tout ceci dans la carafe de Cagliostro : cette chambre, ce couvert, et nous trois ensemble !

Il renversa légèrement sa chaise et frappa la table du bord de ses doigts.

— Mon Dieu, je ne pourrai lui faire perdre cette horrible manie de jouer à la main chaude avec les meubles !

Georges sourit, sans effort cette fois, car il souriait d’un jour passé.

— Te rappelles-tu le soir ou ce geste nous joua un si méchant tour ? On sommeillait studieusement dans l’étude, sous les lampes à gaz qui nous cuisaient le crâne : tout à coup, oh ! ce fut un vrai cri d’admiration que tu poussas, et un vrai coup de poing qui sonna sur le bureau. « M. Arsemar, privé de sortie ! » Tu avais l’air de ne pas entendre, et tu lisais ; toute la classe, excepté moi, poussait derrière ses trente-quatre mains : et ce fut bien pis quand tu levas la tête d’un air si étonné, avec deux grands yeux tout pleins de larmes…