Page:Haraucourt - Amis, 1887.djvu/65

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nant comme une vieille rancune qui s’accentuait de minute en minute, et que chaque parole, chaque intonation, chaque mouvement justifiaient et rendaient plus vive.

— Je l’avais pressentie…

Sa vanité de psychologue se trouvait engagée à ne rien voir que de répréhensible en elle. Il s’inquiéta pourtant de savoir si, dans cette hostilité, n’entrait pas quelque jalousie d’amitié.

Le repas, sans elle, eût été presque recueilli ; la foule de ses mots tranchait et taillait les bonnes phrases émues, si insignifiantes pour ceux qui surviennent et si précieuses pour ceux qui s’aiment, nids de souvenirs et de tendresses où se réchauffe tout le passé, mais dont les trilles s’effarouchent au moindre bruit d’une voix étrangère.

Jeanne s’agitait, raillait, et ses mains voletaient, prestes, au bord des larges manches, ouvertes sur une ombre où se perdaient les bras nus.

Desreynes, malgré sa malveillance, ne pouvait pourtant s’empêcher de la trouver jolie : elle avait le nez droit et fin, les lèvres un peu minces, mais d’un rouge excessif, qui fleurissaient sur des dents fort belles ; ses yeux, d’un bleu gris, étaient perçants plutôt que profonds, et son front se cachait à demi, sous deux bandeaux plats qui descendaient durement vers les tempes : physionomie ambiguë, d’impression double, énigmatique, car le bas du visage brillait d’une gaîté jeune, plein du rire et de la chaleur des