Page:Henri Poincaré - Dernières pensées, 1920.djvu/242

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

seule bâtit solidement ; elle a bâti l'astronomie et la physique ; elle bâtit aujourd'hui la biologie ; par les mêmes procédés elle bâtira demain la morale. Ses prescriptions régneront sans partage, personne ne pourra murmurer contre elles, et on ne songera pas plus à s'insurger contre la loi morale qu'on ne songe aujourd'hui à se révolter contre le théorème des trois perpendiculaires ou la loi de la gravitation.

Et d'un autre côté, il y avait des gens qui pensaient de la science tout le mal possible ; qui y voyaient une école d'immoralité. Ce n'est pas seulement qu'elle accorde trop de place à la matière ; qu'elle nous enlève le sens du respect, parce qu'on ne respecte bien que les choses qu'en n'ose pas regarder. Mais ses conclusions ne vont-elles pas être la négation de la morale ? Elle va, comme a dit je ne sais plus quel auteur célèbre, éteindre les lumières du ciel ou, tout au moins, les priver de ce qu'elles ont de mystérieux pour les réduire à l'état de vulgaires becs de gaz. Elle va nous dévoiler les trucs du Créateur qui y perdra quelque chose de son prestige ; il n'est pas bon de laisser les enfants regarder dans les coulisses ; cela pourrait leur inspirer des doutes sur l'existence de Croquemitaine. Si on laisse faire les savants, il n'y aura bientôt plus de morale.

Que devons-nous penser des espérances des uns