Page:Henri Poincaré - Dernières pensées, 1920.djvu/244

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morale sur quelque chose, comme si elle pouvait s'appuyer sur autre chose que sur elle-même. La science nous montre que l'homme ne peut que se dégrader en vivant de telle ou telle manière ; et si je me soucie peu de me dégrader, si ce que vous nommez dégradation, je le baptise progrès ? La métaphysique nous engage à nous conformer à la loi générale de l'être qu'elle prétend avoir découverte ; j'aime mieux, pourra-t-on lui répondre, obéir à ma loi particulière ; je ne sais pas ce qu'elle répliquera, mais je peux vous assurer qu'elle n'aura pas le dernier mot.

La morale religieuse sera-t-elle plus heureuse que la science ou la métaphysique ? Obéissez parce que Dieu l'ordonne, et qu'il est un maître qui peut briser toutes les résistances. Est-ce une démonstration et ne pourra-t-on soutenir qu'il est beau de se dresser contre la toute-puissance et que dans le duel entre Jupiter et Prométhée, c'est Prométhée torturé qui est le vrai vainqueur ? Et puis ce n'est pas obéir que de céder à la force ; l'obéissance des cœurs ne peut être contrainte.

Et nous ne pouvons pas non plus fonder une morale sur l'intérêt de la communauté, sur la notion de patrie, sur l'altruisme, puisqu'il resterait à démontrer qu'il faut au besoin se sacrifier à la cité dont on fait partie, ou bien encore au bonheur d'autrui ; et cette démonstration, aucune logique,