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865 ALEXANDRE (Russie) 866
lui attribuer un tel acte de barbarie ; mais il en profita, et rejeta dès lors les offres que Lauriston lui faisait au nom de son maître, avec une fermeté à laquelle on ne s’était pas attendu. Après cinq semaines perdues en tentatives de négociations, l’évacuation de Moscou fut opérée par les Français le 23 octobre 1812 ; et l’on sait les funestes conséquences de cette retraite, qui anéantit la presque totalité de l’armée française, dont une faible partie seulement échappa aux dangers du passage de la Bérésina. A partir de ce moment, Alexandre adopta le rôle et le langage de pacificateur de l’Europe : dans son manifeste de Varsovie du 22 février 1813, et par sa proclamation de Kalisch du 25 mars suivant, il fit les promesses les plus séduisantes, en appelant tous les peuples à l’indépendance, et leur faisant comprendre, dans un langage vraiment libéral, ce qu’ils devaient à leur honneur et à la dignité de la nature humaine. Le péril qu’il venait de courir avec tout son pays, la terrible catastrophe qui engloutit la fortune de Napoléon, paraissent avoir fait sur son âme une impression profonde, et l’avoir jeté dans une espèce d’exaltation religieuse et mystique qu’on ne lui avait pas connue auparavant, et que fortifiait peut-être le remords de ses dérèglements passés. C’est au bruit des armes, et avant que les troupes françaises eussent évacué l’empire, que le prince Gallitzin, qui participait de cette tendance, fonda la Société biblique russe, destinée à répandre l’Évangile chez tous les peuples de la vaste domination de l’autocrate, mais qui fut supprimée dans la première année du règne de l’empereur actuel.

Nous ne suivrons pas ici la marche des troupes russes à travers l’Allemagne ; nous ne parlerons pas des batailles auxquelles l’empereur assista, ni de ses relations amicales avec Moreau, ni de son influence sur les négociations jusqu’à la prise de Paris : nous rappellerons seulement que, fidèle à l’esprit d’envahissement commun à tous les souverains russes depuis Ivan III Vassiliévitch, il s’empara de la Pologne, en expulsa les administrateurs saxons, et y fit, dès le 17 juin 1813, rendre la justice en son nom. Cette prise de possession violente lui fut confirmée quelque temps après par le congrès de Vienne ; elle acheva l’anéantissement de la Pologne, provoqué et commencé par la même puissance, et détruisit ainsi un des boulevards de l’Europe contre l’immense monarchie moscovite, agrandie peu auparavant par la paix de Gulistan, conclue le 12 octobre 1813 avec la Perse, et dont l’ascendant croissait d’année en année.

Alexandre non-seulement préserva Paris des ravages dont le menaçaient les Prussiens, mais il respecta aussi la volonté du peuple relativement au choix de son nouveau souverain ; et si la famille des Bourbons fut rétablie en France, ce n’est point à Alexandre qu’il faut s’en prendre. Ce fut encore lui qui s’opposa aux prétentions formées par l’Autriche sur quelques provinces

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françaises autrefois dépendantes du saint empire. Il fit tous ses efforts pour faire régner parmi ses troupes la discipline la plus parfaite, sut apprécier les immenses progrès de l’industrie française, et mérita l’estime générale. Ces sentiments d’estime l’accueillirent en Angleterre, où il se rendit après la conclusion du traité de Paris, le 1er juin 1814. Invité à une fête populaire célébrée en son honneur à Guildhall, il se leva de son siège lorsqu’on chanta le Rule Britannia, rendant ainsi hommage à un peuple puissant et libre, dont il se glorifiait d’avoir mérité les sympathies. Il quitta l’Angleterre le 28 juin suivant, et arriva à Pétersbourg le 27 juillet. Là, son premier soin fut de rendre à Dieu des actions de grâces, et d’honorer les compagnons de ses travaux par un arc de triomphe élevé dans le jardin de Tsarskoïé-Célo ; enfin il fit assurer le sort de ceux que la guerre avait mis hors d’état de pourvoir eux-mêmes à leur subsistance. Son séjour dans sa capitale fut de courte durée : il en repartit bientôt pour se rendre à Vienne, où s’ouvrit, le 3 novembre, le congrès qui en porte le nom, et qui plaça l’Europe dans une assiette nouvelle. Les quatre grandes puissances ne s’oublièrent pas dans le partage qu’elles firent des États du second ordre : la Russie s’adjugea la Pologne, la Prusse prit la moitié de la Saxe, l’Autriche ajouta Venise à son ancienne province du Milanais, l’Angleterre s’enrichit de nouvelles colonies et agrandit l’électorat de Hanovre, devenu un royaume. La ville de Cracovie, objet de convoitise pour trois puissants voisins, fut constituée en république ; faible souvenir de l’ancienne Pologne, dont les habitants n’eurent aucun avis à donner sur le sort qu’on leur réservait. Un régime de fer rendit illusoire la prétendue constitution qui lui fut accordée.

Ces tristes combinaisons étaient déjà arrêtées, et l’on s’occupait de l’organisation intérieure du corps germanique, lorsque le retour de Napoléon répandit l’alarme parmi les alliés. Alexandre n’hésita pas à reprendre les armes, et il rappela aux rois les obligations que leur imposaient le traité de Chaumont et celui de Paris. Dès le 13 mai, il signa avec eux une déclaration par laquelle les quatre puissances placèrent d’un commun accord Napoléon hors des relations civiles et sociales, en ajoutant « que, fermement résolues de maintenir intacts le traité de Paris du 30 mai 1814 et les dispositions sanctionnées par ce traité, et celles qu’elles ont arrêtées ou qu’elles arrêteraient encore pour le compléter et le consolider, elles emploieraient tous les moyens et réuniraient tous leurs efforts pour que la paix générale, objet des vœux de l’Europe et but constant de leurs travaux, ne fût pas troublée de nouveau. »

La défaite de Waterloo livra une seconde fois la France à la merci de l’Europe coalisée, et permit à Alexandre d’entrer de nouveau à Paris en vainqueur. Il y arriva le 11 juillet 1815, mais


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