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VILLÈLE


et la tendance à la hausse était des plus prononcées. L’amortissement se trouvait obligé de racheter au-dessus du pair des rentes vendues au-dessous de 100 fr. La combinaison imaginée par le ministre pour réaliser l’indemnité promise à l’émigration sans charger les contribuables était donc à la fois un chef-d’œuvre financier et une excellente mesure d’économie sociale. Mais l’alliance d’un projet impopulaire la décrédita dans l’opinion publique, alors peu éclairée et défiante. L’opposition libérale déploya toutes ses ressources pour attaquer le projet, et aucun des députés dévoués à M. de Chateaubriand ne prit la parole pour le défendre. Au scrutin (5 mai 1824), sa majorité se trouva diminuée ; il ne réunit que 238 voix contre 145. A la chambre des pairs (3 juin), le projet fut rejeté par 128 voix contre 94. C’était un échec des plus graves pour M. de Villèle. Mais il était trop puissant dans la chambre des députés et trop soutenu à la cour pour se retirer. M. de Chateaubriand, qui avait hautement désapprouvé le projet, reçut sa démission, même avec des formes assez brutales. Dès lors la fraction Berlin de Veaux et Agier passa à l’opposition, et le Journal des Débats, ainsi que la Quotidienne, devint une machine de guerre formidable contre le ministère. A la session suivante, pour mener à fin l’indemnité, le projet de loi pour la conversion des rentes fut représenté, mais modifié et amendé (26 mars 1825) : la conversion du 5 p. 100 en 4 1/2 ou en 3 p. 100 n’était plus que facultative : ce n’était donc plus qu’une demi-mesure, qui dès lors perdait toute son efficacité.

Dans l’intervalle, Louis XVIII était mort (16 sept. 1824), et Charles X était monté sur le trône. Déjà précédemment M. de Villèle s’était attaché à conquérir la confiance du comte d’Artois ; il resta donc l’homme indispensable du nouveau roi. Mais les difficultés qui l’entouraient et les exigences qu’il fallait satisfaire ne firent que s’accroître. Le parti réactionnaire grandissait et envahissait chaque jour les avenues du gouvernement. De cette époque date la création du ministère des affaires ecclésiastiques, et l’entrée des évêques au conseil d’État (26 août 1824), l’invasion patente des jésuites, dénoncée par le comte de Montlusier ; puis la loi du sacrilège (15 avril 1825), les congrégations autorisées par simple ordonnance, les procès du Constitutionnel et du Courrier français, le projet sur le droit d’aînesse et les substitutions (8 avril 1826). On demandait ouvertement la remise des registres de l’état civil au clergé, la célébration du mariage religieux avant l’acte civil. Les jésuites de Rome correspondaient avec Charles X par le canal de M. Franchet. M. de Villèle sentait combien le ministère était compromis par toutes ces intrigues ; la congrégation lui pesait, mais il devait la subir. On ne le souffrait lui-même que parce qu’il faisait parfaitement les affaires d’argent du parti. En sa qua-


lité de ministre des finances, il comprenait que le crédit de l’État ne se soutiendrait qu’en secondant par des mesures intelligentes le mouvement commercial et industriel. C’est dans cet esprit qu’il conçut l’importante mesure de l’émancipation de Saint-Domingue, moyennant une indemnité de 150 millions (18 avril 1826), mesure que nul autre ministre peut-être n’eût été en position de faire accepter à son parti. Il voulait, par cet exemple, amener l’Espagne à reconnaître l’indépendance de ses colonies d’Amérique. Peu scrupuleux d’ailleurs sur les moyens de conserver son pouvoir, il ne se refusait ni les fraudes électorales ni les manœuvres pour éteindre la presse soit par les persécutions, soit par la corruption. Aussi l’opinion publique ne le séparait pas de l’impopularité que déversaient sur le cabinet entier les projets de loi présentés par ses collègues. On sait que des feux de joie éclatèrent dans Paris lors du retrait de la loi d’amour (17 avril 1827), ce code draconien combiné pour l’asservissement complet de la presse. La revue de la garde nationale, du 29 avril suivant, s’était faite aux cris de : A bas les ministres ! cris répétés particulièrement sous les fenêtres du ministre des finances. La garde nationale fut licenciée (30 avril). Les derniers votes de la chambre des pairs avaient constaté l’incompatibilité de l’esprit du ministère avec cette assemblée. Pour y introduire une promotion nouvelle, il fallait disloquer la majorité de la chambre élective ; on n’osait pas d’ailleurs user du privilège de la septennalité en présence de l’opinion si fortement prononcée. M. de Villèle se décida donc à dissoudre la chambre (5 nov.), en disant : « Aujourd’hui je hasarde l’existence du ministère, plus tard ce serait l’existence de la monarchie. » Partout les élections se firent en présence d’un grand mouvement d’esprit public. Le ministère tomba devant une majorité nouvelle (4 janv. 1828), qui lui imprima le nom de ministère déplorable.

Promu à la pairie le 3 janvier, avec MM. de Corbière et de Peyronnet, M. de Villèle résista longtemps à une nomination qui privait Charles X de son influence sur la chambre élective. « Vous voulez donc vous imposer à moi comme ministre, lui écrivit le roi. — Le roi sait bien le contraire, répondit M. de Villèle ; mais puisqu’il a pu l’écrire, qu’il fasse de moi ce qu’il lui plaira. Dieu veuille qu’il n’ait pas à s’en repentir. » Sa carrière politique était terminée : quoique membre de la chambre des pairs, il garda le silence à l’égard d’un gouvernement qu’il aimait, mais dont il jugeait la marche devenir de jour en jour plus aventureuse. Retiré à Toulouse après juillet 1830, il ne rompit le silence qu’il

s’était imposé que pour écrire en 1839 des articles remarquables dans la Gazette de France sur le suffrage universel et sur la situation financière.

Artaud.